(é)Prise de parole

(é)Prise de parole

Raconter, dénoncer, imaginer...et passer à l'action

Notre roman de l’été « Les Carnets de Sema »-Partie 3

écrit par Sevim Balkaya

PRÉFACE

L’Histoire de ma vie a commencé quand j’avais à peine 20 jours. A l’époque mes parents vivaient avec mes grands-parents paternels. Quand mon père a été appelé pour son service militaire, ma grand-mère, qui détestait ma mère, a profité de son absence pour nous mettre dehors un jour d’hiver. Ma mère, ne connaissant personne, s’est réfugiée à l’entrée d’un bâtiment, m’enveloppant dans son manteau pour me protéger du froid, mais nous étions gelées toute la nuit. Le lendemain, sur le point de partir vers Urgup où vivait son père, elle se rendit compte que j’avais beaucoup de fièvre et elle m’a emmenée à une sorte de médecin de famille. On m’a transféré d’urgence vers l’hôpital. Je suis restée 15 jours en soins intensif, tout le monde croyait que j’allais mourir… Mon grand-père avait même prévu le tombeau attendant ma dépouille mortelle. Tout ceci était sans compter à quel point j’étais tenace ! Au bout de 15 jours, miraculeusement, j’ai commencé à me réveiller. Mon grand-père est venu pour nous emmener à Urgup où j’ai continué à grandir.

Quand mon père est rentré auprès de nous après son service militaire, il a commencé à travailler dans une usine, mais aussi à me battre parce que je faisais pipi au lit, ce qui a duré jusqu’à mes 12 ans. Ma maîtresse voyait bien que j’étais battue, à cause des bleus sur ma figure.

À l’âge 14 ans, trouvant que j’étais belle et que ça pourrait être une source de problèmes, mes parents m’ont mariée à un garçon qu’on croyait orphelin. Mon mari a pris le relais et commencé à me battre.

J’ai couché sur le papier une histoire de résistance. Je ne suis pas une victime, je suis une révoltée !

Ce n’est pas la soumission qui engendre les violences intrafamiliales et conjugales, mais la plupart du temps le seul fait de manifester une volonté propre, dans un système qui vous impose la soumission. 

J’espère que mon récit inspirera toutes les personnes qui traversent ou infligent des injustices.

Pour les femmes, partout dans le monde, la lutte n’est pas terminée. Elle se diffuse notamment à travers des témoignages, points de départ de changements individuels, collectifs et politiques. Par la sororité et la solidarité entre tous les humains qui rêvent d’un monde meilleur…

La violence n’élève personne, même pas ceux qui l’utilisent, parce qu’on leur a dit que c’était une preuve de force ou la seule marque d’autorité… La force n’est pas où ils la pensent.      

Si mon histoire vous inspire et que vous souhaitez faire un don, vous pouvez verser la somme sur le CCP du Collectif contre les violences familiales et l’exclusion pour soutenir leur combat. 

BE21 0682 2105 0903 – Communication : Don en faveur du CVFE

En 2021, ma maison a été inondée et j’ai tout perdu. 

Pour m’aider, vous pouvez aussi faire un don sur le

BE61 0013 8312 4717 – Communication :  » Merci pour votre histoire »

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                                                                                                            Bonne lecture !      S. B.

« Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde » Mahatma Ghandi

Le texte turc original a été traduit par Hulya Oztoprak & adapté lexicalement par Virginie Godet 

                                                     

     

                                                         *

Sukru Bey jeta un coup d’œil à Muhsin Bey. Il but une gorgée de son thé pour nettoyer sa gorge et respira un grand coup. Son interlocuteur était en nage et devenait de plus un plus cramoisi. Il commença à toussoter, son gros ventre se contractant à chaque effort. Gulizar se précipita pour lui donner un verre d’eau. Sukru Bey reprit la parole :

– Muhsin Bey, j’ai trois filles déjà mariées, elles ont des rapports tendus avec leurs belles-mères… ne le prenez pas mal mais le fait que Hasan, votre protégé, n’ait pas de famille est un plus pour moi, je rêvais discrètement d’une union comme celle-là pour Sema ! En même temps, Sema est encore bien jeune.

– Ne vous en faites pas, Hasan n’est pas très âgé non plus. Elle peut passer ses examens d’un seul coup en été… C’est comme ça aussi qu’Hasan a fini ses études et est devenu enseignant. Si elle le veut vraiment, elle peut y arriver !

– Donnez-moi cinq minutes. Je vais m’entretenir avec Sema

Sema était occupée à tricoter un mini-gilet pour sa poupée dans la pièce à coté, en compagnie de ses frères. Elle se leva à l’entrée de son grand-père.

– Ma petite, vient t’asseoir à mes coté, j’ai à te parler…

Il prit les mains de sa petite fille dans les siennes.

– Il me semble que ce garçon est quelqu’un de bien.  Il n’a pas de famille, il a une bonne situation économique… Je désire donner ta main à Hasan. Vous pouvez rester fiancés d’abord, ainsi on verra et tu pourras continuer l’école. Qu’est-ce que tu en dis ? Regarde ta mère et ses sœurs, tes tantes, elles souffrent de leurs belles-familles. Dis-moi maintenant, est-ce que je leur accorde ta main ?

– Que veux-tu que je dise, Grand-Père ? Si tu trouves que c’est bien, alors c’est bien… je ne sais pas.

– D’accord, il aura donc ta main ! Quand on t’appellera, viens dans le salon pour embrasser les mains des aînés.

Sema ne sut quoi dire. Ses frères non plus. Leur grande sœur allait les quitter ? La voix de Sukru bey ne tarda déjà pas à s’élever :

– Sema, vient ma fille ! Hasan aussi ! Venez nous embrasser ensemble !

Quand Sema entra, Hasan était déjà dans le salon.  Il sourit en voyant sa future épouse. Muhsin Bey demanda à Sema de commencer.

– Ma fille, commence d’abord par ton grand-père, puis dans l’ordre du plus âgé jusqu’au plus jeune. Allez, mes félicitations… « Vieillissez sur le même coussin », comme on dit !

Quand ils eurent terminé d’embrasser toutes les mains, les deux jeunes se mirent en retrait. Muhsin Bey, qui était expert dans ce genre de situation, se retourna vers Hasan :

– Eh bien, cher futur marié, il nous faut des douceurs pour finaliser tout ceci !  Est-ce que tu n’irais pas nous chercher ça ?  En attendant nous allons boire le café, et fixer les fiançailles… à partir de maintenant on a plus une seconde à perdre !

– D’accord oncle Muhsin, tout de suite, j’y cours !

Avant de sortir il se tourna vers Sema, rayonnant, tout en enfilant ses chaussures. 

– Tu ne le regretteras, pas tu sais ! Je suis bien content que tu aies accepté.  Nous serons heureux, tu verras. On ne peut pas encore aller chercher les sucreries ensemble mais on se rattrapera les prochains jours. A tout de suite !

Sema était tellement intimidée qu’elle ne put prononcer un mot. Elle rentra, en fermant bien la porte derrière elle. Elle tremblait de partout. En entendant la voix de Muhsin Bey qui provenait du salon, elle essaya de se calmer un peu :

– Hasan doit retourner au village, alors il n’a pas beaucoup de temps. Si nous célébrions la cérémonie de promesse maintenant autour d’une bonne tasse de café, et les fiançailles demain ?

Gulizar Hanim protesta immédiatement :

– Non ! Je n’ai qu’une fille : Nous ne pouvons pas accepter une cérémonie improvisée ! Ce doit être une journée dont elle se souviendra toute sa vie. Pourquoi est-ce que ça devrait aller si vite ? S’il doit retourner, qu’il retourne et qu’il revienne ensuite !

– C’est juste. En tant que parents d’une fille, c’est votre rôle d’être réticents… On dit dans une semaine, Gulizar Hanim  ?

– C’est mieux. À quel endroit pensez-vous comme lieu de cérémonie ?

– Nous avions pensé plutôt à une cérémonie entre nous, avec quelques connaissances. Plus tard par contre, on peut faire une belle cérémonie de mariage.  Ils vont construire une famille, gardons l’argent pour ça !

– Ça marche, mais nous voulons un grand mariage. Pour les fiançailles, en tant que parents de la fille, nous nous chargerons de l’organisation.

Sema accourut pour ouvrir à Hasan, chargé de deux boites de sucreries. Il serrait tellement les boîtes en carton que le sirop des baklavas coulait sur ses vêtements. Sema fut prise d’un gigantesque fou rire, et cacha son visage derrière ses mains pour ne pas être démasquée.

– Qu’est-ce qu’il y a ? Pourquoi ris-tu ?

Elle ne pouvait plus parler et montra les vêtements avec son doigt.  Hasan se mit à rire à son tour.

– Viens, C’est mieux que je tu te débarrasses ces paquets collants dans la cuisine.

– En effet, j’ai l’air ridicule !

Hasan fit le tour par le jardin et entra dans la cuisine où Sema l’attendait déjà. L’électricité était revenue entre temps. Elle alluma la lampe pour accueillir Hasan et, avec une serviette, essaya de nettoyer la veste du jeune homme. Hasan lui prit la main pour l’arrêter.

– Je vais le faire moi-même… Ne fatigue pas ces jolies mains !

                                                         *

La jeune fille retira immédiatement ses mains. Elle n’avait pas l’habitude de ce genre d’intimité. Elle se sentit effrayée et gênée en même temps. Son cœur était affolé, ce qu’Hasan ne manqua pas de remarquer. 

– Mes excuses, Sema, mais maintenant nous sommes promis l’un à l’autre, c’est le premier jour de notre bonheur. Retenons bien cette date, et tu m’écriras tous les jours, n’est-ce pas ?

Sema hocha la tête puis rentra en vitesse. En vitesse car si son père les voyait, fiancés ou pas, les coups de poings et les gifles pleuvraient… Juste avant de fermer la porte elle ajouta :

– Passez au salon, je vais apporter les douceurs !

Le jeune homme suivit ce conseil avec allégresse. En le voyant, Muhsin Bey saisit l’occasion de le taquiner :

– Ohoho, notre futur marié est rayonnant, mais pourquoi tu entres par le jardin, mon fils ?

– Oncle Muhsin, j’ai tenu les boîtes de travers et les gouttes de sirop sont tombées sur mes vêtements… je suis passé par la cuisine pour me nettoyer.

– Quel amoureux novice tu es mon garçon, tu t’emmêle les pinceaux dès le premier jour !

Tout le monde riait de bon cœur. Hasan était un peu gêné, mais se mit à rire avec les autres pour se donner une contenance.

Dans la cuisine, Sema découpa les gâteaux en petites parts avec l’aide de Nazmiye, avant d’aller les servir. Muhsin reprit la parole, s’adressant aux parents de la jeune fille :

– Maintenant que nous avons mangé nos gâteaux, pensez aux fiançailles. Nous allons prendre congé doucement. Qu’ils soient heureux ces jeunes gens ! Sukru Bey, si vous êtes ici encore demain, on voudrait aussi vous inviter à dîner.

– Non, il faut que je rentre demain, mais merci de l’invitation. Bonne nuit à vous aussi !

Dès qu’ils furent partis, le grand-père demanda à Sema :

– Regarde ma petite-fille : à ton avis ça coûte combien le gâteau dans cette petite assiette ?

– 25 centimes grand-père. L’autre jour, Suna en a acheté, c’est comme ça que je connais le prix.

– Voilà. J’ai accepté de donner ta main pour ce prix. Ils m’ont demandé combien nous voulions en échange de ta main, ce qui m’a surpris. Apparemment ils appliquent encore cette tradition. « La monnaie de la tête », comme on dit…  Moi qui n’ai pas monnayé mes propres filles, je n’allais pas la réclamer pour toi non plus évidemment. Tout ce que je désire c’est ton bonheur ! Tu n’auras pas une belle-mère derrière toi, et je crois que ce n’est pas si mauvais que ça pour toi … Tout le reste, tu t’habitueras.

Sema ne trouva rien à dire… Comment pouvait-elle être en désaccord avec son grand-père ?

– Bonne nuit, ma Leyla-la-blonde !

– Bonne nuit, Grand-Père Chéri !

Sema s’installa comme tous les soirs près de la fenêtre avant de se mettre au lit. Dehors, le réverbère illuminait le jardin, le rendant magique. Les feuilles dansaient sous la légère brise et semblaient se chuchoter une chanson connue d’elles seules. Les feuilles plus vertes paraissaient jaunes, et l’instant après c’était du mauve qui apparaissait. Le silence était tel un miracle. Dieu tout puissant créait une nature si merveilleuse… Elle commençait à sentir la fatigue. Elle se glissa doucement dans son lit, la tête lourde de pensées, ses paupières tombant lentement.

Dès les premières heures de la journée, Sukru se leva pour sa prière matinale et Cafer pour aller au travail. En temps normal, Sema se réveillait à cette heure aussi pour étudier, mais sachant que son grand-père allait partir dès son réveil, elle se précipita vers la cuisine pour préparer le petit-déjeuner. Il lui fallait manger solidement car une fois arrivé à destination, il filerait directement au travail.

Après sa prière, Sukru Bey rejoignit Sema.

– Ah, voilà ma petite Chérie qui prépare mon petit-déjeuner ! Merci ma fille, mais n’en fais pas trop. Je n’aime pas manger beaucoup avant un voyage.

Gulizar les rejoignit à son tour. Sukru s’adressa à sa fille, cette fois :

– Écoute ma fille, je sais que vous vous êtes pas mal endettés pour l’achat de votre maison. Je vais te laisser le contenu de mon portefeuille. J’enverrai le reste de ce qu’il faudra pour des fiançailles dignes de ce nom.

– Merci Père !  J’ai vendu un grand tapis que j’ai tissé, et je possède aussi un bracelet en or …Avec tout ça il y a moyen de s’en sortir sans honte. C’est ma fille unique, après tout ! Hasan est aisé aussi, il participera peut-être.

– Laisse tomber cette dernière option, il risque de le reprocher à Sema plus tard. Évitons à notre petite de risquer de subir un jour ce genre de mépris.

En voyant partir le car, Sema senti un grand vide. C’était la première fois qu’il la laissait derrière lui à la veille des vacances. Refouler ses sanglots produisait une impression d’étouffement. La voisine Fadim l’aperçut de l’autre côté du muret de jardin et lança une de ses formules toutes prêtes.

– « Que vos retrouvaille ne tardent pas ! Tu n’as pas pu partir avec lui, hein ? »

Sema ne se sentait pas du tout en état de répondre. Elle hocha la tête en signe de dénégation avant de se réfugier sous la grande vigne au fond du jardin. Là seulement elle put enfin pleurer de toute son âme. Sa mère tenta de la consoler maladroitement, mais très vite elles entendirent des pas. Impossible de se tromper. Elles commençaient à connaître ce bruit de sandales à hauts talons maintenant. Évidemment c’était elle : Nazmiye Hanim. Cette fois-ci elle portait un salvar en velours, un de ces pantalons bouffants, et avait une belle yemeni sur la tête, un de ces foulards avec des fleurs brodées en aiguille sur le bord… Tout cela du plus bel effet.

– Bonjour tout le monde ! Je suis venue souhaiter un bon voyage à Sukru Bey, j’espère que je ne l’ai pas raté. Je ne me suis même pas changée pour pouvoir l’attraper.

– Bienvenue Nazmiye Hanim, il vient de partir et vous remet ses salutations.

– Aleykumselam, ses salutations sont les bienvenues ! Que Dieu soit bienveillant avec lui ! C’est quelqu’un de bien… Chère belle-famille, je suis venue pour discuter de la cérémonie. Selon Hasan, il vaut mieux en finir avec les fiançailles avant la fin de l’année scolaire. En conséquence, il propose qu’on aille chercher la robe, les chaussures, et la bague ensemble … Si on commençait par la bague cet après-midi ?

– D’accord, ça me va aussi.  Laisse-moi juste le temps de préparer le dîner avant de partir.

à suivre (…)