(é)Prise de parole

(é)Prise de parole

Raconter, dénoncer, imaginer...et passer à l'action

Notre roman de l’été « Les Carnets de Sema »-Partie 2

écrit par Sevim Balkaya

PRÉFACE

L’Histoire de ma vie a commencé quand j’avais à peine 20 jours. A l’époque mes parents vivaient avec mes grands-parents paternels. Quand mon père a été appelé pour son service militaire, ma grand-mère, qui détestait ma mère, a profité de son absence pour nous mettre dehors un jour d’hiver. Ma mère, ne connaissant personne, s’est réfugiée à l’entrée d’un bâtiment, m’enveloppant dans son manteau pour me protéger du froid, mais nous étions gelées toute la nuit. Le lendemain, sur le point de partir vers Urgup où vivait son père, elle se rendit compte que j’avais beaucoup de fièvre et elle m’a emmenée à une sorte de médecin de famille. On m’a transféré d’urgence vers l’hôpital. Je suis restée 15 jours en soins intensif, tout le monde croyait que j’allais mourir… Mon grand-père avait même prévu le tombeau attendant ma dépouille mortelle. Tout ceci était sans compter à quel point j’étais tenace ! Au bout de 15 jours, miraculeusement, j’ai commencé à me réveiller. Mon grand-père est venu pour nous emmener à Urgup où j’ai continué à grandir.

Quand mon père est rentré auprès de nous après son service militaire, il a commencé à travailler dans une usine, mais aussi à me battre parce que je faisais pipi au lit, ce qui a duré jusqu’à mes 12 ans. Ma maîtresse voyait bien que j’étais battue, à cause des bleus sur ma figure.

À l’âge 14 ans, trouvant que j’étais belle et que ça pourrait être une source de problèmes, mes parents m’ont mariée à un garçon qu’on croyait orphelin. Mon mari a pris le relais et commencé à me battre.

J’ai couché sur le papier une histoire de résistance. Je ne suis pas une victime, je suis une révoltée !

Ce n’est pas la soumission qui engendre les violences intrafamiliales et conjugales, mais la plupart du temps le seul fait de manifester une volonté propre, dans un système qui vous impose la soumission. 

J’espère que mon récit inspirera toutes les personnes qui traversent ou infligent des injustices.

Pour les femmes, partout dans le monde, la lutte n’est pas terminée. Elle se diffuse notamment à travers des témoignages, points de départ de changements individuels, collectifs et politiques. Par la sororité et la solidarité entre tous les humains qui rêvent d’un monde meilleur…

La violence n’élève personne, même pas ceux qui l’utilisent, parce qu’on leur a dit que c’était une preuve de force ou la seule marque d’autorité… La force n’est pas où ils la pensent.      

Si mon histoire vous inspire et que vous souhaitez faire un don, vous pouvez verser la somme sur le CCP du Collectif contre les violences familiales et l’exclusion pour soutenir leur combat. 

BE21 0682 2105 0903 – Communication : Don en faveur du CVFE

En 2021, ma maison a été inondée et j’ai tout perdu. 

Pour m’aider, vous pouvez aussi faire un don sur le

BE61 0013 8312 4717 – Communication :  » Merci pour votre histoire »

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                                                                                                            Bonne lecture !      S. B.

« Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde » Mahatma Ghandi

Le texte turc original a été traduit par Hulya Oztoprak & adapté lexicalement par Virginie Godet 

                                                           *

C’était Nazmiye Hanim et son mari, Mehmet Bey. Nazmiye était une femme corpulente aux yeux noirs. Elle portait un foulard. Son mari Mehmet Bey avait des cheveux foncés, des yeux noirs et une moustache tout aussi sombre. Le tout dans un grand corps, terminé par de grandes mains.

‒ Tes parents sont là, n’est-ce pas ?

‒ Oui ils sont là. Entrez, je vous apporte des pantoufles !

Mehmet Bey rit.

‒ Haha, vous n’avez sûrement pas de pantoufles à ma taille : je chausse du 45 !

Sema resta bouche bée devant le bonhomme. Ils n’avaient effectivement jamais eu d’invités avec d’aussi grands pieds. Riant toujours, Mehmet Bey s’est dirigé vers le salon sans attendre les pantoufles. Nazmiye Hanim l’a suivi, chaussée de pantoufles à sa pointure.

Gulizar quitta le sofra[i] pour les accueillir et il s’ensuivit toute une série de politesses.

– Pour l’amour de dieu, continuez à manger, on va se mettre sur le divan, bon appétit !

– Soyez les bienvenus : venez nous rejoindre, il y en a assez pour nous tous.

– Nous avons mangé avant de venir, continuez s’il-vous-plaît !

– De toute façon on avait presque fini. Les deux petits sont impatients d’aller jouer, on a dû les obliger à venir manger

– Ils ont le même âge que les nôtres je crois, comment s’appellent-ils ?

– L’aîné se nomme Sedat. Le plus jeune est Vedat, le prénom de mon père

– Notre plus jeune s’appelle aussi Vedat, ils sont homonymes alors ! Maasallah[ii], votre aîné vous ressemble : il a les cheveux clairs, et le cadet ressemble plus au côté du père, je suppose.

– Non, lui aussi ressemble à ma famille, il est la copie conforme de mon oncle paternel, qui est médecin. J’espère qu’il sera aussi intelligent que lui. Mon oncle a continué ses études en Amérique ! D’ailleurs quand il revient au pays pour les vacances, ma mère le consulte toujours, et ne veut voir aucun autre médecin…

– Et quand elle tombe réellement malade, comment elle fait ?

– Elle prend les médicaments qu’il lui a prescrit avant de repartir … je te jure qu’elle refuse catégoriquement tout autre médecin ! C’est un vrai phénomène, ma mère !

– C’est une question de santé quand même !

– Elle utilise aussi périodiquement les sangsues comme médicament. Elle les commande au village ; elle trouve que ça lui fait l’effet d’un vaccin.

– Eh bien, que dieu protège ta maman !

Le repas était terminé. Ils continuèrent leurs bavardages, assis sur les divans, tandis que Sema enlevait le sofra. Elle emmena le plateau et la nappe à la cuisine, puis se mit à préparer le thé. Dans le salon, la discussion portait toujours sur tout et sur rien. Cafer Bey, visiblement peu à l’aise, restait sur son quant-à-soi. Finalement Gulizar reprit la parole après avoir servi le thé que Sema lui avait confié.

– Nazmiye Hanim, vous m’avez vraiment étonnée en passant chez nous aujourd’hui.

– Gulizar Hanim, toi aussi tu m’as terriblement surprise en me cachant que tu avais une fille, si belle en plus !  Nous n’avons pas emmené notre neveu par délicatesse, mais vous pouvez le rencontrer quand vous voulez.

– Il n’y avait pas de raison de parler de ma fille au cours.  On y va pour apprendre à lire le Coran, et sur le chemin du retour nous échangeons des banalités sur notre santé, sur des modèles de dentelle … Bref, nous n’avons pas besoin de rencontrer le garçon, puisque notre fille n’est pas à marier. Nous pensons qu’elle est trop jeune.

– Ils grandiront ensemble, Gulizar Hanim

Dans le coin réservé aux hommes, retentissaient le rire de Mehmet, un rire gras qui collait presque aux murs propres du salon. Cafer commençait à s’énerver :

– Mehmet, si tu as fini de rire, c’est le moment de partir je crois !

Sur ce Mehmet coupa net son rire.

– Pourquoi ? C’était juste pour être un peu drôle, par amitié. Tu me brises le cœur, Cafer Aga[iii] !  Si je pars maintenant, je ne sonnerai plus jamais à ta porte.

Gulizar apparu avec les verres de thé rafraîchis. Pour adoucir l’ambiance, elle les invita le déguster.

Après avoir rangé la cuisine, Sema s’était installée aux côtés de ses petits frères. Sedat ressemblait à leur mère physiquement et chimiquement, c’est-à-dire qu’il avait les mêmes yeux, cils, mimiques… et le même tempérament.  Cette version réduite de Gulizar commença à taquiner sa grande sœur :

– Tu vas « prendre le chemin » on dirait…

– Que veux-tu dire ?

– Je veux dire qu’ils vont t’emmener avec eux. Malheureusement, t’es une fille… Je ne pourrai même pas réutiliser tes vêtements.

– Je n’irai nulle part !

– Tiens, je l’écris ici : Tu verras, cette femme t’obtiendra coûte que coûte.  Tu n’entends pas comme elle parle à nos parents pour les convaincre ? On dirait une mitraillette !

– Elle me fait peur !

– Oh ça va, elle n’est pas encore ta belle-mère, elle vient juste pour demander ta main. Et le garçon ? Je me demande à quoi il ressemble…

– Tais-toi Sedat, tu me sapes le moral !

Soudain les enfants entendirent leur mère appeler Sema :

– Sema ! Viens renouveler nos thés ma fille…

La fillette commença consciencieusement à prendre leurs verres, avant de les déposer en ordre sur le plateau à thé, pour ne pas les confondre. Elle mit certaines cuillères à côté du verre, d’autres à l’intérieur du verre. Sa petite organisation attira l’attention de Nazmiye Hanim.

-Tu vois, Gulizar : Tu dis qu’elle est jeune, mais regarde comme elle est attentionnée ! Maasallah, à son âge on ne pensait pas à ce genre de chose…

– Pour l’amour de dieu, n’exagérons pas Nazmiye.  Une enfant de sept ans peut faire ça. Notre fille veut étudier et ne pense qu’à l’école.

Mehmet Bey avait commencé à montrer des signes de fatigue. C’était un homme avec un mauvais caractère et bourré de caprices puérils.

– Nazmiye allez, j’ai sommeil. Hier soir, je n’ai pas dormi à cause de la chasse dans les montagnes ! Même si je buvais un seau de thé, ça ne servirait à rien. Magne-toi !

Avant de finir sa phrase il était déjà à la porte, en train de remettre ses chaussures.

– Bonsoir à tout le monde ! Nazmiye, tu viens ou tu restes à demander la main de la jeune fille jusqu’au petit matin ?

Par la porte déjà ouverte, le fameux rire gras se répandit dans la nuit jusqu’au jardin d’à côté, surprenant la voisine toujours curieuse, Fadime, et sa fille Ayse. Les voyant partir et s’apercevant que Gulizar était encore à la porte, Fadime saisit l’occasion d’avoir plus de ces détails croustillants qu’elle adorait.

– Nazmiye Hanim, c’était quoi ce rire effrayant ? C’est Memet le Fou qui vient partir de chez vous ?

– Oui sœur Fadime, lui-même et sa femme.

– Tiens ! Qu’est-ce qu’ils viennent de faire chez vous ? C’est une première, non ?

– Je te l’ai dit plus tôt dans la journée : ils sont venus demander la main de Sema, malgré mon objection !

– Et le garçon ? Ils ne l’ont pas emmené ?

– Sœur Fadime ! Tu parles comme si tu ne connaissais pas mon Cafer Bey ! Il n’aurait jamais accepté !

– Ma foi on ne sait jamais, c’est dieu qui décide, si c’est son destin.

Gulizar réprima un soupir exaspéré.

– Je te laisse, allez, bonne nuit !

Quand elle retourna à l’intérieur, Cafer explosa de colère.

– Je suis quoi moi, dans cette maison ? Je fais juste partie du décor ? Ce bonhomme que j’ai déjà du mal à supporter au travail, je dois en plus le trouver vautré dans mon salon ? Ce n’est pas une maison pour des tarés chez moi, hein ! Et sa femme, je la vois pour la première fois, eh bien, je dois dire que les deux font la paire !

Gulizar n’en pouvait plus. Elle était terriblement fatiguée. 

– Ça suffit, je t’avais déjà expliqué, avant qu’ils viennent ! Nazmiye a fait sa demande aussi comme prévu, je commence avoir de la migraine. Allez au lit, bonne nuit !

Sema prépara son propre lit sur le divan. Incapable de dormir, elle s’installa sur une chaise à côté de la fenêtre, et se mit à regarder dehors. La lumière du réverbère, accompagnée de celle des étoiles, illuminait tout l’intérieur de la pièce. À part de très rares passants, il n’y avait jamais personne dehors la nuit. Les jardins remplis de roses et d’œillets, baignés par la lune, étaient magnifiques. L’air était chaud, pas une feuille ne bougeait. Sous le grand noyer, il y avait un divan avec des petits coussins éparpillés. Elle eut envie de sortir pour s’y installer, et respirer profondément. Elle avait du mal à comprendre ce qui arrivait. Le mariage ? C’était quoi exactement ? Qui était cet enseignant ? Elle essaya de se souvenir d’une fois où il l’avait aperçue. En vain. Alors pourquoi tant d’insistance ?  Les questions s’entrechoquaient dans sa tête. Soudain elle entendit des pas… c’était son père qui se tenait sur le seuil.

– Tu es encore debout ? On ne t’a pas dit de te coucher ? Tu ne nous écoutes déjà plus ? Comment faire entrer les choses dans ton crâne ? Tu veux une baffe ou quoi ?

Immédiatement elle se mit au lit en tirant la couverture par-dessus sa tête… Quand son père referma la porte, Sema mis toute son énergie à étouffer ses sanglots, puis s’endormit. Le lendemain, elle se réveilla avec la prière du matin. Elle se relevait exprès aussi tôt pour faire un peu de lecture, parce que c’est à ce moment-là qu’elle comprenait le mieux ce qu’elle lisait. Mais ce matin-là on sonna à la porte. Elle se précipita vers la porte puis se mit à crier de joie.

– Grand-Père ! Hé, levez-vous tous ! Grand-Père est là !

Sema se jeta au cou de Sukru Bey, le père de Gulizar.

– Attends ma petite fille, je t’en prie, laisse-moi d’abord un peu souffler !

Sema le serra très fort dans ses bras. Il lui était toujours apparu comme un remède dans les moments agités. C’était un homme doux et pas du tout autoritaire. Pourtant tout le monde le respectait et l’écoutait. Il était apprécié unanimement dans la petite ville et considéré comme un notable. Avec ses grands yeux noirs surmontés d’épais sourcils et ses manières paternelles, c’était un homme bien différent des autres… Gulizar aussi se précipita pour lui souhaiter la bienvenue :

– Père ! Quelle bonne surprise ! Comment es-tu arrivé de si bonne heure ?

– Bonjour ma fille ! Je suis venu avec le premier dolmus[iv]. Ma petite-fille me manquait !

C’était un homme direct qui disait toujours ce qu’il pensait.

– Oh Père, tu ne m’as jamais dit que tu venais parce que je te manquais, je suis vexée !

– Gulizar, ne sois pas jalouse ma fille ! Vous me manquez tous, mais la place de Sema est à part, je ne mentirai pas sur ce point. Tu ne me sers pas de thé ?

– Tout de suite Père, on n’a pas encore pris le petit-déjeuner non plus… Je te laisse avec Sema le temps que je le prépare.  Profitez de vos retrouvailles.

Sukru Bey alla se rafraichir avec Sema qui ne le lâchait pas d’une semelle et lui tournait autour, serviette et pantoufles à la main. Quand il s’installa enfin sur le divan, il lui murmura à l’oreille :

– Je suis venu t’emmener au village, tu manques aussi à ta grand-mère !

– Oh oui, Grand-Père, vous me manquez aussi. Beaucoup !

Entendant sa mère qui l’appelait pour préparer le petit-déjeuner, Sema se précipita vers la cuisine à regret. Mais elle ne voulait pas énerver son père. Si elle recevait une gifle, la tension pouvait monter rapidement entre les deux hommes. Le grand-père ne supportait pas cette violence continuelle envers sa petite-fille.

– Dépêche-toi Sema ! Je sais que tu voudrais rester avec ton grand-père, mais on est en retard. Ton père doit partir au travail

Entretemps les deux petits frères s’étaient réveillés, et avaient embrassé leur grand-père.  Comme c’était le dernier jour de l’école, Sukru Bey se soucia de leurs bulletins.

– On va voir vos résultats tout à l’heure. J’espère que vos notes sont aussi bonnes que vous le dites !

Après le petit-déjeuner, les deux garçons et Cafer Bey sortirent, tandis que Sema s’apprêtait à son tour. Avant partir, elle embrassa son grand-père :

– Grand-Père, je reviens tout de suite après la distribution des bulletins !

– Tu reviendras avec de bonnes nouvelles, j’en suis sûr !

Sema passa par le jardin et vit que Tomi, leur chien blanc à taches rousses, l’attendait. Il lui était très attaché.

***********************

[i] Table ou meuble sur lequel on mange. Ça peut être aussi un grand plateau ou une table basse ronde (très utilisés avant les années 90 à la campagne) qu’on dépose directement au sol sur une grande nappe.

[ii] « Dieu merci ! »

[iii] Marque de respect ajoutée à la fin du nom d’un homme, souvent d’un certain âge.

[iv] Bus

                                                         *

– Bonjour Tomi, comment ça va aujourd’hui ? Écoute Tomi, tu restes ici s’il-te-plaît, tu ne peux pas monter dans le bus, ni courir jusqu’à l’école. Je n’aime pas ça, car tu es épuisé ensuite ! D’accord ?

Passé le mur du jardin, la voisine, Fadime Hanim, l’accosta d’un ton moqueur.

– Tu lui parles ? Tu crois vraiment qu’il te comprend ? J’en ai les larmes aux yeux : une telle amitié !

– Bonjour Tata[v] Fadime !  Mais si, l’autre jour il m’attendait devant l’école : il a suivi mon odeur, ça s’appelle l’instinct animal, crois-moi !

– Eh bien, tu m’apprends quelque chose…

– À tout à l’heure, je te laisse Tata Fadime.

Le bus était déjà à l’arrêt. Sema se mit dans la file d’attente. Il y avait tant de monde qu’elle dut se contenter de rester debout accrochée à la barre métallique. Quand finalement elle descendit, elle avait mal à l’estomac à cause des coups de freins incessants et brutaux du chauffeur. Mais comme Tomi l’attendait déjà, malgré ses admonestations, elle en oublia tous ses malheurs.

– Tomi ! Je t’avais dit de ne pas venir, mon chou ! Tu as couru pour rien. Allez, retourne à la maison ! Ne m’attends pas ici toute la journée. Mais oui, moi aussi je t’aime ! Allez ouste !

Elle le laissa devant la grille, après l’avoir cajolé longuement. Cet animal était son plus grand ami !

À la maison, après le petit-déjeuner, accompagné de Gulizar, sa fille, Sukru Bey sortit sur la terrasse pour prendre l’air. La petite clochette de la porte du jardin retentit : c’était Nazmiye Hanim …

– Bonjour, Belle-Sœur ! Je vois que ton père est là ! Bienvenu Grand-Oncle, vous ne pouviez pas mieux tomber !

Sukru Bey, étonné de cette familiarité, s’adressa directement à sa fille :

– Gulizar ? S’est-il passé quelque chose que vous m’auriez caché ?

– Non Père, jamais de la vie… Nazmiye Hanim, surveillez votre langage, s’il-vous-plaît, rien n’est décidé à ce jour ! Il n’y a aucun lien familial qui nous unisse !

– C’est vrai, pas encore, mais puisque le sage de votre famille est là, nous reviendrons ce soir avec nos ainés. Sukru Bey, je m’appelle Nazmiye, mon neveu a remarqué votre petite-fille dans la rue et il l’a beaucoup appréciée. Il veut en faire sa femme. Même si dans le village il y déjà a eu beaucoup de candidates, il n’en veut pas ! C’est quelqu’un de bien notre neveu, il est enseignant, en plus !

– Nazmiye Hanim, ma petite-fille est très jeune encore. D’ailleurs, demain je l’emmène dans notre village pour les vacances. Il faut du temps pour ce genre de choses !

– Nous, comptons bien venir avant que vous ne partiez au village. Allez, à ce soir !

Sur ces paroles Nazmiye disparut aussi vite qu’elle était venue, en laissant derrière elle un Sukru Bey bouche bée.

– Voilà Père, c’est contre cela qu’on se bat depuis hier. Tu vas mettre un point final à cette histoire car on n’en peut plus !

– Tu as raison ma fille, elle est insistante. Mais d’un autre côté, on ne peut pas dire de partir aux gens qui sont déjà là… Je n’ai jamais vu un truc pareil ! Que tout ça finisse bien, inchallah[vi]. Je suis un peu fatigué, je vais m’allonger…

– Si tu as besoin de quelque chose, Père, n’hésite pas me héler

Une fois dans le salon, Sukru Bey, en plus de sa fatigue se sentit envahi par l’agacement. Il n’en revenait pas de tout ce qu’il venait d’entendre.

À l’autre bout de la ville, Sema rejoignit ses copines. Toutes discutaient des mauvaises notes auxquelles elles s’attendaient sur leur bulletin… L’une d’entre elles, Belma-la-sournoise, se rapprocha de Sema.

– Je suis sûre que tu te demandes si tu as une distinction ou une mention, n’est-ce pas, ma chère ?

– Tu lis dans mes pensées, très chère, c’est exactement à ça que je pense !

– Je l’aurais juré ! Quand nous on se préoccupe de nos mauvaises notes, toi tu te préoccupes de ta brillance, mademoiselle. Bravo !

Sermin, une copine intervint à son tour.

– Ma foi, Sema a raison… Quand nous on hésite entre le cinéma ou le café, Sema marche jusqu’à l’école pour économiser sur les billets de bus, tout ça pour acheter des livres. Il faut au moins lui reconnaître cette ambition… Comme si son père avait des moyens de l’envoyer à l’université ! Mais bon, tant qu’à rêver…

Sema était terriblement vexée de ce qu’elle entendait.

– Les amies, tant qu’on n’a pas d’espoir, on n’a pas de lendemains ! N’oubliez pas ça hein ! Allah est grand, tous les médecins, avocats, … que sais-je, ont-ils une famille fortunée ? Je ne crois pas. Vous êtes vraiment blessantes !

L’une d’elles, Suna, une fille raisonnable avec de grands yeux noirs, qui appartenait à une famille modeste elle aussi, prit la défense de Sema.

– Vous feriez mieux de la prendre pour modèle au lieu de vous moquer, les filles.  Ne serait-ce qu’un tout petit peu.

– Laisse tomber chère Suna ! Ne t’en fais pas pour moi et laisse-les penser comme ça leur chante !

– Qu’est-ce qu’il y a ma chère ? Tu n’es pas dans ton assiette depuis ce matin. Il s’est passé quelque-chose à la maison ?

– Ma Suna, il n’y a qu’à toi que je raconte mes malheurs… Voilà, il y a des gens qui sont venus de demander ma main. Ça m’attriste, cette histoire, mais mon grand-père est arrivé ce matin et ça me rassure par contre. C’est drôle, la vie…

– Moi j’aurais aimé qu’on vienne demander ma main, tu sais. D’abord je n’aime pas l’école.  D’un côté il y a ma grande sœur enseignante, et de l’autre mon père… Ils me mettent tous les deux bien la pression pour que je poursuive mes études, mais moi, je n’en ai pas envie…

– Ne sois pas bête, Suna ! Moi, j’aurai aimé avoir ta chance : ta sœur travaille, elle gagne bien sa vie, et ton père aussi. On t’emmène en voiture privée devant l’école, avec l’argent de poche en prime, que veux-tu de plus ? Ils te demandent juste d’étudier, pas de nettoyer la maison ni de préparer le repas ! Je ne te comprendrai jamais, je ne peux pas être d’accord avec toi sur ce point-là. Jamais !

– Tu as raison sur toute la ligne, mais les devoirs et tout ce qui est écrit dans des livres n’entrent pas dans mon cerveau.

Elle tira la langue.

– Ma chère amie, si tu ne comprends pas la première fois, continue de lire.  Lis dix fois !

– Viens Sema, on va rejoindre le rang… Ils ont commencé à distribuer les bulletins.

Face aux élèves bien en rang, les enseignants aussi étaient alignés aux côtés du directeur de l’école. Avec sa belle voix, la prof de musique, Perihan Hanim, lisait les noms pour inviter chacun sur l’estrade. Ensuite le directeur donnait le bulletin, et les autres enseignants serraient la main des élèves en les félicitant, en y ajoutant de bons vœux. Quand le tour de Sema arriva tout le monde se demandait déjà à quoi ressemblait son bulletin. Madame Perihan proclama son nom, Sema monta sur l’estrade, et se mit devant le directeur, qui lui souriait.

– Eh bien Sema, tu t’attends à quoi comme bulletin ? Tu as une idée ?

– Oui maître, je devine un peu       

– Les amis, on la fait suer un peu ? Qu’est-ce que vous en dites ?

Suna qui était première devant le rang cria :

– Non maître, donnez-le-lui, sinon elle va mourir de curiosité et d’impatience !

– Tu as raison Suna. Voilà, Sema a encore eu une distinction. Nous sommes fiers d’elle, nous la remercions et nous félicitons ses parents !

– Merci Maître !

– Que ta réussite continue Sema !

Après avoir serré les mains de ses profs, Sema courut vers Suna.  Les autres filles avaient déjà le dos tourné et ne firent aucun commentaire. Sema dit au revoir à Suna, en lui expliquant qu’elle devait rentrer à la maison. Quand elle approcha de la porte de l’école, Tomi l’attendait.

– Tomi ! Mon cher ami, viens, on va rentrer ensemble en empruntant les raccourcis. Je ne te laisserai pas seul ! Toi, tu te fatigues pour m’attendre, et maintenant c’est mon tour de t’accompagner. Allez, en route, mon bébé !

Ils suivirent les petites ruelles et les cours d’eau secs et poussiéreux derrière les maisons. C’étaient des espaces isolés, les gens y avaient jeté leurs détritus et les herbes qu’ils avaient arrachées de leur jardin. Malgré cette ambiance lugubre, Sema essayait de garder son calme avec Tomi à ses côtés qui sautillait de joie et qui fourrait son museau partout.

Quand ils arrivèrent à la maison, Gulizar attendait déjà, avec une certaine excitation. Sema décida de prolonger sa curiosité, prenant une posture abattue.

– Sema ? Qu’est-ce qu’il se passe ? Tu as redoublé ou quoi ?

– Oui mère, c’est ça… Comment as-tu deviné ?

– Ne te moque pas de moi. Tu es si brillante en classe !

– Tiens mère, mon bulletin. Je te le laisse et je vais voir Grand-Père…

Gulizar regarda immédiatement les notes, pour constater les résultats. 

– Des enfants normaux arriveraient en courant de joie avec une distinction pareille ! Regarde-toi un peu : à te voir, c’est comme si le monde s’était écroulé !

Sema était déjà collée à Sukru Bey :

– Viens ma Chérie, raconte-moi ta journée !

– Je suis allée à l’école, et après, on est rentrés à pied avec Tomi…

Gulizar les rejoignit en brandissant le bulletin.

– Vois Père ! Elle a décroché une distinction, mais elle rentre avec un air abattu ! Tu comprends, toi ?

– Bravo à ma petite-fille ! Maasallah ! Que Dieu te protège. Elle a marché depuis l’école pour ne pas laisser Tomi seul, c’est normal qu’elle soit épuisée. En plus, bien sûr, elle ne court pas dans les rues avec l’air excité. Parce que c’est une petite mademoiselle bien élevée, c’est ma petite-fille à moi ça !

– Tu as raison Père, ce n’est vraiment pas une enfant comme les autres !

– Laisse ma petite-fille tranquille, elle est unique !

– Sema, vient m’aider à préparer le repas du soir !

– Mais Gulizar ! Elle vient d’arriver, elle est épuisée… Prépare donc le repas toute seule !

– Nous avons des invités ce soir, tu le sais bien. À deux on préparera plus vite.

– Qui vient Grand-Père ? Des amis à toi pour te souhaiter la bienvenue ?

– Non ma petite. C’est Nazmiye Hanim et sa compagnie…

Sema devint très rouge et courut aider sa mère, déjà occupée à donner ses instructions.

– On fait une soupe pour commencer. Ton grand-père aime ça. Ensuite des pâtes avec du yogourt, ça aussi il aime. Et puis ton père n’apprécie pas d’attendre quand il a faim, ce sera vite fait.

Fadime, la voisine, arriva avec une assiette pendant que la mère et la fille discutaient de l’organisation du repas du soir :

– Chère voisine, je vous apporte de l’Asidé, c’est cuisiné avec de la farine, de la viande et des gombos, mais dans ma recette il y a aussi du sirop de raisin, comme le veut la tradition de chez nous ! Nous sommes du même coin, n’est-ce pas : la région des Cheminées de Fées. Comme vous le savez, c’est le repas qu’on l’offre aux hôtes en guise de bienvenue… Bon appétit !

– Merci Grande Sœur Fadime, que dieu l’accepte pour l’âme des chers disparus !

– Ce soir vous avez encore des invités, vous aurez besoin de force, susurra-t-elle.

Ces paroles exaspérèrent Gulizar. C’était presque toujours le cas avec cette voisine sarcastique et intrusive. Cette fois, elle détourna donc simplement la tête pour s’affairer. Elles entendirent peu après les deux coups de sonnette de vélo qui annonçaient le retour Cafer.  Son petit rituel avant de tourner le coin de la maison. Fadime le salua à sa manière.

– Je crois qu’on t’a entendu Cafer !  Bienvenue à toi !

– Bonsoir Sœur Fadime, quelles nouvelles ?

Gulizar demanda à son mari d’aller se rafraîchir sans se tarder, avant l’arrivée des invités.

– Quand ton père est là on ne manque jamais d’invités… Heureusement qu’il a annoncé qu’il partait demain…

– Ce ne sont pas des gens de notre famille, c’est Nazmiye Hanim et sa suite.

– Quoi ? Quel manque de tact chez ces gens-là ! On n’a même pas eu l’occasion de bavarder en famille avec Père !

– Ils reviennent justement au sujet de leur proposition, ils veulent profiter de sa présence pour conclure rapidement.

Il distribua ses ordres en enfilade

– Gulizar, j’ai très faim ! Sœur Fadime, restez donc pour manger avec nous ! Sema, ajoute des couvercles sur le sofra !

– Non merci, je ne reste pas. Mon Sitki bey est sûrement déjà rentré. Je vous ai simplement apporté de l’Aside. Allez, je vous laisse, bon appétit !

– Merci dans ce cas, passez-lui le bonjour de ma part

– Sema ! Dépêche-toi ! Ils risquent de venir tôt ces gens-là, et j’espère qu’ils n’amèneront pas tout le quartier avec !

Finalement quand ils eurent fini de manger et de ranger tout, Sukru Bey héla du salon :

– On sonne. Allez ouvrir !

Gulizar se précipita en suggérant à sa fille :

– Sema, reste à l’intérieur, ce n’est pas une bonne idée que tu ouvres, je m’en charge !

Nazmiye Hanim et son mari étaient à la porte avec cinq ou six personnes à leurs basques. Elle les conduisit tous au salon. Le plus âgé des invités, Muhsin Bey, était apparemment aussi le porte-parole. C’était un homme aux cheveux et moustache plus salés que poivrés, petit et gros, portant un costume, un chapelet à la main…  Avant de prendre la parole, il caressa longuement sa moustache.

– Bonsoir Sukru Bey. Notre protégé est un garçon qui enseigne depuis quatre ans. Il est orphelin, donc propriétaire de la maison parentale, mais aussi de plusieurs terrains ici et là, hérités aussi de ses parents. Sa situation économique est excellente. Il ne lui manque qu’une épouse ! Il n’y aura pas de parents derrière eux, ils géreront tout à leur guise. Nous serions bien sûr leurs conseillers en cas de besoin, mais ils formeront un couple tranquille. Si vous le permettez, le garçon attend dehors. Pourrait-il entrer ? Nous sommes entre personnes sensées, alors si ça marche tant mieux ! Vous permettez que ces jeunes gens se croisent, ici, devant nous ?

– Bien sûr, nous sommes des gens raisonnables !  D’accord : notre fille peut entrer vous saluer, et rencontrer le garçon ici…

– Dieu soit loué ! Mehmet ! Dites à Hasan d’entrer !

Hasan était un jeune homme grand et mince, aux yeux bruns. Il était bien habillé. Il embrassa la main de Sukru Bey en signe de respect. Juste au moment où Sema allait entrer, le salon fut soudainement plongé dans le noir. Coupure d’électricité. Ils décidèrent d’allumer les lampes à gaz, pour pouvoir continuer, et comme c’était insuffisant, ils y ajoutèrent quelques bougies. C’est dans cette ambiance que les invités firent la connaissance de la future mariée, et que les deux jeunes s’entraperçurent, dans cette atmosphère plus obscure que claire. Sema essayait de comprendre dans sa si jeune tête ce qui changeait quand on se mariait. Tout en distribuant les verres de thés, elle se sentait bien confuse. Le clan du garçon insistait encore pour convaincre le grand-père de Sema. Inutilement. Le grand-père semblait déjà conquis par le comportement du jeune garçon, et les réponses qu’il obtenait à ses questions.

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[v] « Tante », ou « Tata » ici ne signifie pas forcément un lien familial. On l’utilise également en Turquie pour désigner une femme d’âge moyen.

[vi] « Si dieu le veut », expression qui termine presque chaque souhait dans les pays musulmans.

à suivre (…)