(é)Prise de parole

« COVID-19 : une crise du soin? Vers une autre perception de la vulnérabilité » analyse d’Héloïse Husquinet, nov’ 2020

       La crise sanitaire que nous sommes en train de vivre révèle, ou plutôt nous force à regarder, l’importance que revêt le soin dans nos vies. Le soin, c’est-à-dire, l’ensemble des gestes quotidiens que nous effectuons pour nous maintenir vivant.e.s et vivre au-delà de la survie : laver, préparer, abreuver, nourrir, accompagner, soutenir,… Ces gestes, bien qu’indispensables, sont encore largement dévalorisés dans nos sociétés. Ils constituent pourtant la trame cachée des vies clinquantes et spectacularisées. Trame de l’ordinaire, des corps, des blessures rafistolées, trame essentielle pourtant, qui permet à la vie de se maintenir et de se déployer.

Tout, dans nos sociétés, est mis en place pour nous permettre de détourner le regard de ce qui s’affaisse, se fragilise, menace de disparaitre. On range les aîné.e.s dans des hospices, les malades dans des hôpitaux, les handicapé.e.s, les « folles » et les « fous » dans des centres et des asiles, loin des regards, loin de ce qui constitue la norme, c’est-à-dire, loin des individus capables de faire fonctionner la machine par leur travail et de fonctionner eux-mêmes comme des machines – à supposer que ce genre d’individu existe vraiment. On cache ce qui pourrait contredire l’image de l’être humain indépendant, fort, mû par sa volonté et libre de contraintes, chère à nos sociétés néolibérales. Or, durant le confinement, ce rapport à la visibilité et à l’espace s’est inversé. Nous nous sommes toutes et tous caché.e.s, rangé.e.s dans nos maisons, nos appartements, nos cases. Toutes et tous, sauf celles et ceux qui, bien avant la crise, assuraient déjà les soins envers les aîné·es, les malades, les handicapé·es , les folles et les fous, envers les personnes vulnérables – ce « travail invisible ».

D’un coup, voilà que les invisibles deviennent visibles, que les projecteurs se braquent sur la fragilité, l’affolement, la maladie, la mort et l’urgence du soin. Les petites mains auparavant méprisé.e.s sont les seules silhouettes mobiles dans un paysage déserté. Une partie du monde s’arrête et s’efface, l’autre turbine et devient le centre de l’attention. D’un coup, voilà que chacun.e est ramené.e à sa propre vulnérabilité, à sa mort potentielle et à celle de son entourage. Voilà que nos interdépendances et nos besoins primaires s’affichent au grand jour : de la déforestation aux maladies animales (responsables de l’émergence du virus), des animaux que nous sommes à notre mortalité oubliée, de notre évidente mortalité au besoin d’être ensemble, du temps retrouvé au besoin de marcher, de respirer hors des cellules de béton et du non-sens enseigné.

La crise que nous sommes en train de vivre modifie-t-elle notre représentation de ce qui compte ? Qui sont les personnes vulnérables ? Qu’est-ce que la vulnérabilité et que peut-elle nous apprendre ? Depuis plusieurs décennies, les études féministes proposent une autre approche de la notion de vulnérabilité, dans la lignée des travaux sur l’éthique du care. Ce point de vue philosophique et éthique se révèle particulièrement éclairant pour nous aider à saisir certains des enjeux soulevés par la crise du COVID-19.  (…)

 

Héloïse Husquinet