(é)Prise de parole

#Paie ton taxi

« Je suis à la recherche de témoignages de harcèlement sexuel dans les TAXIS sur Liège. S’il y a un endroit sur terre où on peut être sûres d’avoir la paix, ça m’intéresse aussi ! ».

Je poste cet appel à témoignage sur Facebook  le 9 mars vers 18:00. Moins de 4 minutes plus tard les commentaires et les partages déferlent. Comme à chaque fois quand on libère la parole sur ce que toutes les femmes connaissent, ou presque.

C’est qu’il n’est pas encore besoin d’être très riche pour prendre le taxi. Il faut surtout ne pas avoir d’autres choix : faute de posséder un véhicule, en l’absence d’un service de transport en commun minimum la nuit. Ou quand on fait le choix de la sécurité pour soi et pour les autres si on a consommé de l’alcool. 

La vie sociale ne devrait pas être un privilège de classe. Mais, ça c’est une autre histoire…

Voici leurs histoires :

«  Oui ». 1 min + tard

« Enfin non mais j’étais contente de sortir de son véhicule. Je suis un peu gênée d’avoir écrit aussi spontanément mais ça c’est moi. Ça a tilté direct ». E.T (retraitée ?)

Les femmes sentent, savent, endurent, mais elles minimisent. Elles n’aiment pas, pas tant que certains détracteurs du féminismes le pensent, se présenter comme des victimes. Ni publiquement, ni à leurs propres yeux. Surtout celles qui ont beaucoup vécu, et se sont forgé une carapace. Mais à quel prix ? Cette honte inversée contribue grandement au maintien du silence et du phénomène de harcèlement.

« Je prends un taxi devant la friterie près de la rue saint Gilles…. il est 1h ou 2 du matin. Le mec me parle direct. Me dit que je suis belle. Me demande si j’aime Céline Dion. Il a été tellement glauque et insistant que je lui ai donné une fausse adresse… j’ai fait semblant de rentrer dans une maison à 3 rues de chez moi… et je suis rentrée en courant ». (M-W- fonctionnaire)

Heureusement les femmes ont développé des stratégies. Parfois de mères en filles, entre copines ou sans se concerter. Seules. Encore un exemple de charge mentale, de celles auxquelles on ne peut pas renoncer car liée à la survie.

« Pas à Liège mais même baratin du genre. J’ai demandé qu’il me dépose à un resto en face de mon immeuble en racontant que mon copain terminait son service. Et puis je suis rentrée en courant. Je ne donne quasi jamais mon adresse exacte à un taxi pour rentrer ». (EMN, à son compte)

Il faut donc endurer les compliments très directs, les questions intrusives et les propositions salaces, se manger sa trouille, payer quand même pour ne pas énerver le lascar. Et marcher. Bien contente de s’en être tirée.

« Un nouvel an (je ne sais plus quelle année) je prends un taxi pour rentrer chez moi, le mec me fait du plat et décrète qu’on va aller prendre un verre avant. J’ai refusé avec énergie mais il insistait lourdement. J’ai donc inventé une histoire comme quoi j’étais attendue et qu’on allait s’inquiéter de mon retard. Je l’ai fait s’arrêter un peu avant chez moi pour qu’il n’ait pas mon adresse. Super flippant ! » (M-A. Romaniste)

« Il y a deux ans, je discute avec une copine gare Léopold en m’approchant des taxis. Une voiture vient à ma rencontre et me signale qu’il est dispo. Je ne suis pas pressée, il en reste plein. Je le remercie et continue à causer avec ma pote qui s’apprête à enfourcher son vélo, plusieurs couples arrivent que le taxi envoie balader (littéralement) pour attendre. Je commence à trouver ça bizarre. Un autre taximan s’arrête à ma hauteur après avoir embarqué un couple refusé par le gars et me dit avec beaucoup de sérieux « ne prenez pas celui-là, il n’est pas bien pour les filles seules »». (C. S conseillère communale)

Le fait que les collègues connaissent ces agissements mais qu’il ne se passe finalement rien d’autre que de temps en temps ce genre de petit tuyau à une cliente est inquiétant. Que faudrait-il pour briser cette solidarité masculine qui fleurit parfois à si mauvais escient ? A partir de quel moment cela devient-il de la complicité ? Combien diront- ou pas « On savait, mais on ne croyait pas que ça irait si loin ». Ou « Il était sympa. Un peu lourd mais sympa » ou même «  En même temps, ce n’est que des mots. Depuis quand on ne peut plus rien dire ? »

« Les cafés fermaient à minuit, à cause du Covid. Il faisait beau et les taxis étaient tous pris d’assaut. A une heure, alors que plusieurs avaient refusé de me charger argumentant que la course n’était pas très intéressante et après avoir été dans différents points taxi, j’en arrête un dans la rue. Je monte. Il était « chargé » et énervé… Il voulait faire des tours. Je lui ai indiqué une fausse adresse, pas loin de chez moi et j’ai fait le reste à pied, j’ai envoyé pendant la course ses coordonnées à mon amoureux, au cas où. Au cas où je ne rentrais pas… » (M.K., travailleuse sociale)

Les taxis ne sont pas  pas un service, c’est un business. Le capitalisme se moque bien de la  sécurité des femmes.

«À 4h du matin, je finissais une nuit de taf, donc crevée, dégueu et super marre. Il me dépose devant chez moi et avant  » Ah au fait, je peux avoir vot’ numéro ? Demain c’est Noël, je suis tout seul, si vous voulez ben on peut se voir hein  » – euh merci mais non merci  » Ben quoi, qui ne tente rien n’a rien… » J’ai payé, j’me suis cassée en priant pour ma bagnole soit vite réparée » (P., ouvrière en boulangerie)

Ces femmes qui témoignent ont entre 25 et 45 ans. Elles sont blanches, valides et « diplômées ». Pas forcément aisées, mais cette première démarche n’a pas recueilli de témoignages plus diversifiés. A l’exception de deux :

1/ Le troll mascu (Que ferions-nous sans eux !? comme notre vie serait … belle !) :

« J’ai fait l’amour avec un chauffeur. J’ai jamais regretté ». Jean B

C’est finalement intéressant et révélateur, ce commentaire potache : on s’expose, on parle de sexualité masculine dans le cadre d’une absence de consentement, et bim, le consentement – ce trouble-fête- sort complètement de l’équation. Reste le sexe. C’est bon le sexe. C’est tellement plus simple. Un problème, où ça ?

2/ La femme âgée

« Et quand on est vieille et qu’on marche mal, quand on a un plâtre ou une béquille, ils restent assis sauf si tu leur demandes de se bouger. C’est de l’âgisme, c’est plus du sexisme … ou les 2 à la fois ?… » (C.B, retraitée)

Excellent question. C’est surtout le signe d’une société où l’empathie, la courtoisie, le souci de l’autre disparaissent. Mais pas la galanterie : ils sont encore nombreux – taxis comme certains amoureux, à ouvrir la portière aux femmes consommables. Une fillette de 10 ans -qui en a pourtant plus besoin que moi dans une 3 portes « Ce n’est pas encore une femme », paraît-il. Une très âgée, une invalide qui en a encore plus besoin, ce n’est plus une femme, même plus un être humain, dont le corps souffre…  

« On peut téléphoner à son boss pour le signaler ! » C.B

Bien sûr. Oui, on pourrait. On devrait même, pour éviter que ça n’arrive à d’autres. A condition d’avoir noté le numéro ou la plaque de la voiture. De faire des recherches, d’être prête à risquer que lui-même ou son/sa responsable minimise. D’être traitée de menteuse ou de dévergondée (une femme qui sort seule le soir, hein…)   Et d’être toutes prêtes à faire ça à chaque fois. Indéfiniment. Et nos filles après nous…

Ou on pourrait inclure cet aspect élémentaire du professionnalisme dans la formation de ce métier. Sans doute fatiguant, pas toujours bien rémunéré, incertain, souvent occupé par des personnes peu diplômées, des migrants  … Mais il existe beaucoup de gens peu instruits et des migrants extrêmement charmants… La question est donc toujours de comprendre la résistance à la notion – qui semble élementaire à d’autres, de consentement : Pourquoi certains hommes considèrent-ils des femmes comme « à disposition » puisque seules dans l’espace public la nuit ? Pourquoi ce besoin de les mettre mal à l’aise, de leur faire sentir que leur place est à la maison ? Et dans des cas pas si rares, qu’elles sont à leur merci ? Que sortir reste une prise de risque et que ça se paie : Paie ton taxi !

Pas merci, les gars ! « Quand je sors, je ne veux pas être courageuse, je veux être libre ! »

A toutes celles qui sont emmerdées et qui ne supportent plus de se taire.

Florence Ronveaux