(é)Prise de parole

Male Gaze

Hé les gens – enfin, les hommes –, ne vous permettez pas de me fixer de la sorte dans la rue, de vous retourner sur moi, que vous soyez en train de marcher ou de conduire. Ne soyez pas indécent, ne regardez pas dans ma direction quand je rentre dans le parc jusqu’à ce que j’en sorte, avec votre regard lourd de sens.

Peu m’importe la raison de votre insistance. Que vous trouviez mes couettes asymétriques, que, « oh mon dieu, comment est-ce possible d’avoir des poils aussi parallèles ?! », que mon air espiègle doit faire de moi une personne incroyablement intéressante à rencontrer, que vous trouviez ma démarche bancale, mes habits d’un goût spécial, le mouvement de mes seins sinusoïdal, tout mon être parfaitement exquis.

 

Je n’en ai cure, ne vous permettez pas d’envahir ma bulle, mon espace safe, mon droit de déambuler comme je le veux, habillée comme je le veux, de l’air qui m’est propre, sans aucune forme de jugement. Je ne suis pas un objet de curiosité, un objet sexuel, un objet tout court dont vous choisiriez la quelconque utilisation. J’ai droit au respect, non seulement de mon corps, qui n’est pas objet de curiosité, mais aussi de l’espace dont je réclame l’usage. Et cet espace que je revendique a le droit inébranlable de pas être transpercé par ce regard que vous m’infligez, qu’il soit teinté d’une soi-disante origine bienveillante ou positive ou non, je m’en fous. Je ne suis pas un putain d’objet. On ne se connaît pas, WALK AWAY.

Évidemment, cette revendication, – ô combien légitime -, implique une quantité d’autres : ne me dites pas bonjour avec votre air insistant/pervers/séducteur/menaçant/dédaigneux/méprisant. Ne me dites pas de sourire. Ne me dites pas que je suis jolie/bonne/salope. N’ayez pas un comportement ou des mots violents parce que je ne réponds pas à votre air « positif », enjoué, dissimulé dans un « bonjour » ou un regard. Comprenez combien ma bulle est souvent envahie de vos regards et mots objectifiants et que je ne suis pas toujours disponible à vous répondre et que je n’ai pas à l’être, sous n’importe quel principe. Dans un monde non violent, où tous les systèmes de domination, raciste, sexiste, classiste, etc. auraient disparu, et où on déambulerait toustes en tenue de bisounours, oui, ça pourrait être sympa et vous seriez PEUT-être un peu plus dans votre droit de le réclamer, mais en attendant ce monde qui n’arrivera pas, foutez-moi la paix et remettez-vous en question. Qu’y a-t-il derrière vos regards ? Que signifient-ils en termes de considération envers les personnes ? (Car oui, nous sommes des personnes.)

Et prenez la mesure de ce qui se passe. Combien d’hommes occupent l’espace public ? Les rues, les parcs, les cafés… Ce n’est pas parce que vous êtes en majorité à l’occuper (ce qui est d’ailleurs vraiment questionnable) et qu’une minorité de femmes « se permet » de franchir quelques fois ou souvent ces rues qui puent la testostérone que cet espace vous est dévoué et que « toute intruse » devient l’objet de vos convoitises farfelues et variées. Redescendez un peu et prenez conscience que ces regards que vous pouvez juger anodins font partie d’un système sexiste qui imprègne chaque fil de la société et qui est violent pour beaucoup d’entre nous.

Ça fait longtemps que je pense à écrire ces mots. J’y pense régulièrement durant les balades que je fais avec mon chien, ces balades qui me procurent le plus grand bien, mais qui sont quelques fois, voire souvent, interrompues brutalement par ces regards qui m’envahissent et me chosifient. C’est alors que je perds complètement le songe dans lequel je vivais, entre les arbres, la chaleur du soleil et les caresses du vent.

Nous avons droit à un environnement sécurisant.

                                                                                          Sandra