(é)Prise de parole

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Raconter, dénoncer, imaginer...et passer à l'action

Notre roman de l’été « Les Carnets de Sema »-Partie 4

écrit par Sevim Balkaya

PRÉFACE

L’Histoire de ma vie a commencé quand j’avais à peine 20 jours. A l’époque mes parents vivaient avec mes grands-parents paternels. Quand mon père a été appelé pour son service militaire, ma grand-mère, qui détestait ma mère, a profité de son absence pour nous mettre dehors un jour d’hiver. Ma mère, ne connaissant personne, s’est réfugiée à l’entrée d’un bâtiment, m’enveloppant dans son manteau pour me protéger du froid, mais nous étions gelées toute la nuit. Le lendemain, sur le point de partir vers Urgup où vivait son père, elle se rendit compte que j’avais beaucoup de fièvre et elle m’a emmenée à une sorte de médecin de famille. On m’a transféré d’urgence vers l’hôpital. Je suis restée 15 jours en soins intensif, tout le monde croyait que j’allais mourir… Mon grand-père avait même prévu le tombeau attendant ma dépouille mortelle. Tout ceci était sans compter à quel point j’étais tenace ! Au bout de 15 jours, miraculeusement, j’ai commencé à me réveiller. Mon grand-père est venu pour nous emmener à Urgup où j’ai continué à grandir.

Quand mon père est rentré auprès de nous après son service militaire, il a commencé à travailler dans une usine, mais aussi à me battre parce que je faisais pipi au lit, ce qui a duré jusqu’à mes 12 ans. Ma maîtresse voyait bien que j’étais battue, à cause des bleus sur ma figure.

À l’âge 14 ans, trouvant que j’étais belle et que ça pourrait être une source de problèmes, mes parents m’ont mariée à un garçon qu’on croyait orphelin. Mon mari a pris le relais et commencé à me battre.

J’ai couché sur le papier une histoire de résistance. Je ne suis pas une victime, je suis une révoltée !

Ce n’est pas la soumission qui engendre les violences intrafamiliales et conjugales, mais la plupart du temps le seul fait de manifester une volonté propre, dans un système qui vous impose la soumission. 

J’espère que mon récit inspirera toutes les personnes qui traversent ou infligent des injustices.

Pour les femmes, partout dans le monde, la lutte n’est pas terminée. Elle se diffuse notamment à travers des témoignages, points de départ de changements individuels, collectifs et politiques. Par la sororité et la solidarité entre tous les humains qui rêvent d’un monde meilleur…

La violence n’élève personne, même pas ceux qui l’utilisent, parce qu’on leur a dit que c’était une preuve de force ou la seule marque d’autorité… La force n’est pas où ils la pensent.      

Si mon histoire vous inspire et que vous souhaitez faire un don, vous pouvez verser la somme sur le CCP du Collectif contre les violences familiales et l’exclusion pour soutenir leur combat. 

BE21 0682 2105 0903 – Communication : Don en faveur du CVFE

En 2021, ma maison a été inondée et j’ai tout perdu. 

Pour m’aider, vous pouvez aussi faire un don sur le

BE61 0013 8312 4717 – Communication :  » Merci pour votre histoire »

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                                                                                                            Bonne lecture !      S. B.

« Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde » Mahatma Ghandi

Le texte turc original a été traduit par Hulya Oztoprak & adapté lexicalement par Virginie Godet 

                                                         *

Elle partit comme elle était venue, dans un bruit de talons, claquant la porte en fer à grand fracas, ce qui sembla un coup de tonnerre dans le quartier tranquille. Sema regarda longuement sa mère.

– Oui, ça va, dit celle-ci. Elle est un peu sans gêne mais je crois qu’elle a un bon fond. Il faudra faire avec. Va te préparer aussi, ils risquent d’arriver un moment à l’autre !

Sema passa devant elle sans rien dire, tête baissée. Elle se prépara, ce qui ne prit pas beaucoup de temps, car elle n’avait pas des tonnes de vêtements, ni de problèmes pour les à assortir à son unique paire de chaussures. Gulizar la regarda de haut en bas, comme si elle la voyait pour la première fois.

– On devrait peut-être attacher tes cheveux en arrière, comme tu es maintenant tu fais plus collégienne que jeune-fille…

– Mais maman je suis une collégienne ! Non, je garde mes cheveux comme ça. Après tout, c’est comme ça qu’il m’a vue la première fois.

Comme sa mère avait prédit, Hasan et Nazmiye Hanim apparurent déjà dans le jardin. Quelle étonnante précipitation !

– Bonjour mesdames ! Êtes-vous prêtes ?

– Sema l’est, mais moi j’ai besoin d’encore deux minutes. Je lui ai demandé d’attacher ses cheveux, mais elle n’a pas voulu.

Avec un petit sourire aux lèvres, Nazmiye Hanim jeta un coup d’œil en coin à Hasan :

– Tu vois Hasan, vous avez le même caractère ! Gülizar, j’ai aussi demandé qu’il change un peu son style, mais il n’a pas accepté… Il trouve qu’elle doit l’aimer comme il est.  Tempérament identique, ma chère !

– Tant mieux, c’est tout ce qu’on veut : qu’ils s’entendent bien entre eux.

– Tu as raison. Est-ce qu’on ne va pas partir avant qu’il fasse plus chaud ?

Toute la compagnie se dirigea vers l’arrêt de bus, en direction du centre-ville. Une fois au centre, ils descendirent devant une grande boutique. A l’intérieur, Nazmiye Hanim s’adressa avec autorité à la vendeuse :

– Nous cherchons une robe de fiançailles, mais qu’on puisse aussi porter après la cérémonie comme vêtement de ville. Ce serait aimable si vous pouviez nous aider dans notre recherche.

La grande brune, souriante lui répondit de la suivre au premier étage. Hasan préféra demeurer en bas. Sema, dans le rayon, restait en retrait. La vendeuse vint vers elle

-Dites-moi ce que vous aimez ! Avez-vous une couleur favorite ?

Comme d’habitude, c’est Gulizar qui répondit :

– Montrez-nous plutôt ce que vous avez ! Sema les essayera, et nous déciderons si ça lui va bien ou non en fonction de ce que ça donne sur elle. Je m’y connais : c’est moi qui ai cousu ce qu’elle porte, mais pour la cérémonie nous voulons quelque chose de plus habillé.

– Humm, je vois… Nous avons la nouvelle collection : tenez, cette robe bleu clair, je crois qu’elle lui ira à merveille.

Sema entra dans la cabine d’essayage avec la robe au bout du bras. Elle se regarda dans le miroir tout en arrangeant la robe sur elle. Elle se trouva belle… Elle tira le rideau et aussitôt les deux femmes s’extasièrent de concert 

– Machallah, quelle beauté !! Que dieu la protège du mauvais œil !

– Nazmiye Hanim, fais attention à ton propre regard et que ton œil ne la touche pas !

– Elle est déjà comme notre fille, puisqu’elle est notre future belle-fille. Bientôt elle quittera ta maison et elle sera à nous.

Gülizar appréciait de moins en moins les allusions possessives de Nazmiye, mais détourna la conversation pour cette fois.

– Ma fille sera toujours ma fille. Bien… Je crois nous sommes d’accord pour cette robe. Continuons parce qu’il y reste encore les chaussures et surtout la bague.

Hasan se leva en les entendant descendre les escaliers.

– Nous avons fini ici, Hasan, ne tardons pas à allons chercher maintenant le reste, parce que je n’ai pas préparé le dîner, et si ton oncle n’a pas à manger, il devient comme un fauve.

– Je le sais, mais pour une fois, ne pourrait-il pas se contenter de fromage et de pain ? Depuis des années je cuisine bien moi-même… Laissons donc à Sema le temps de faire ses choix. C’est un jour important, Tante.

– Tiens tiens, ça ne fait que deux jours que vous êtes fiancés, vous deux, et nos babouches sont déjà jetées sur les toits… Tu vois Gülizar, comme les jeunes nous discréditent rapidement.

– Il a raison de parler ainsi, Nazmiye Hanim.  On ne se fiance pas tous les jours, rétorqua Gülizar.

Hasan s’effaça avec galanterie pour les laisser sortir :

– Les dames d’abord !

Les deux femmes sortirent avec Sema dans leur sillage. Hasan en profita pour se rapprocher pour lui glisser

– Dis, Sema, tu as vraiment aimé ta robe ou c’est grande sœur Nazmiye qui t’a forcé la main ?

– Je suis capable de faire des choix, répondit Sema piquée au vif. Elle ne m’a pas influencée.

Il essaya ensuite de lui tenir sa main mais Sema la retira comme au contact du feu. Les sourcils froncés, elle fusilla son fiancé du regard. Il tenta de se rattraper tout en douceur.

– Nous sommes promis l’un à l’autre, ne l’oublie pas. C’est aussi comme ça que nous allons nous connaître.

– Mon père connaît tout le monde, si par malheur un de ses amis lui rapporte qu’il nous a vus main dans la main, je ne veux même pas imaginer la suite. Il nous tuera simplement toi et moi…

Hasan ne s’attendait pas une telle réserve. Rouge de colère, il se tut et réfléchit. Elle ne ressemblait décidément pas aux autres filles qu’il avait fréquentées auparavant. Finalement, il trouva son attitude rassurante. Il se sentit alors pousser les ailes, il pouvait presque voler de joie. Il avait sa réponse à la grande question qui le tourmentait : LA CONFIANCE. Oui maintenant il était sûr de son choix !

Nazmiye Hanim s’arrêta net devant une boutique qui annonçait « Memet le Bijoutier » :

– C’est ici. Je le connais, laissez-moi négocier ! Hasan souhaite que nous acquérions aussi des bracelets.

Gülizar n’avait plus qu’à se concentrer sur les alliances.

Ils s’engagèrent dans la petite boutique l’un après l’autre. Un jeune garçon frêle et souriant, qui ne devait pas avoir plus de 15 ans, les accueillit :

– Bonjour et bienvenue, que puis-je faire pour vous ?

– Oncle Memet n’est pas là ?

– Non ma Sœur, il est allé à la prière, mais il viendra, venez asseyez-vous, je vous offre le thé en attendant.

La boutique était vraiment exiguë. Sur tous les murs étaient épinglés des petits bouts de papiers sur lesquels étaient inscrits des prières. A peine eurent-ils commencé à siroter leur thé que le commerçant entra, un petit bonhomme dodu et jovial, arborant une longue barbe blanche. Quand il aperçut Nazmiye, ses fossettes s’accentuèrent tandis qu’il lui souhaitait la bienvenue.

Celle-ci se précipita pour lui embrasser la main.

– Merci pour ton accueil, frère Mehmet. Grâce à dieu, je vais bien.  Tu me vois avec de la famille. Nous comptons acheter des alliances et quelques bracelets.

– Mes meilleurs vœux pour ces jeunes gens ! Venez que je vous montre ce que j’ai. Considérez que la boutique est à vous.

– C’est pour ça que nous sommes venus directement chez toi. Je leur ai dit « Je n’irai pas ailleurs tant que la boutique de frère Memet existera », n’est-ce pas Gülizar Hanim ?

– C’est juste, Mehmet Bey, et nous nous attendons que vous fassiez preuve de bonté pour ces jeunes…

– Ce n’est même pas la peine d’en parler… Regardez la marchandise et choisissez.

– Laissons les jeunes choisir leurs alliances, c’est eux qui les porteront toute la vie ! plaida la mère de Sema.

Hasan et Sema commencèrent à regarder les bagues dans la vitrine pendant qu’une nouvelle tournée de thé était servie par l’apprenti. Sema proposa d’opter pour un modèle simple et épuré.

– J’allais dire exactement la même chose, ajouta Hasan. Ensuite, se tournant vers le commerçant :

– Est-ce que vous pourriez graver à l’intérieur, le jour, la date et nos noms ?

Memet, le bijoutier opina en affichant toujours son imperturbable sourire.

Hasan inscrivit les signes à graver sur un bout de papier. En jetant un coup d’œil à ce qu’il écrivait, Sema se sentit émue… à côté de son prénom, il y avait le nom de famille de Hasan. Elle rougit de trouble et de plaisir mêlés.

 

                                                         *

                                                         *

Cette timidité plaisait beaucoup à Hasan.  Il en avait assez des filles capricieuses qu’il avait connues jusqu’ici. C’est pourquoi il avait demandé à Nazmiye de faire en sorte d’avoir la bague au doigt avant de repartir pour son lieu de travail.

Nazmiye lui pinça le bras pour le taquiner…

– Eh bien, voilà un choix vite expédié ! Il ne reste plus qu’à choisir les chaussures de l’autre côté de la rue.

Pendant qu’ils traversaient, Hasan tenta cette fois de toucher légèrement le bras de Sema, qui ne se déroba pas…  Il avait des étoiles dans les yeux. C’était leur premier jour de bonheur, il accepterait tout ce qu’on lui demanderait ! Arrivés au magasin où les chaussures brillaient elles aussi, comme autant de soleils, le jeune homme chuchota à l’oreille de Sema :

– Je te propose de choisir quelque chose qui va bien avec ta robe, mais je fais confiance à ton goût.

Sema hocha la tête, sans pour autant lui répondre devant les adultes. Elle s’arrêta devant une paire de chaussures blanches qui iraient parfaitement avec sa robe couleur de ciel. Essayage et achat furent aussi vite réalisés que les précédents.

– Hasan, lança Nazmiye, nous inviterais-tu au restaurant, J’ai envie d’un Iskender Kebab ? Il y en a un pas loin.

Gülizar apprécia grandement cette première invitation de son futur gendre. Hasan et Sema s’installèrent face à face. Le serveur apporta la carte mais Nazmiye coupa court avec sa tyrannie habituelle :

– J’ai déjà goûté votre Iskender Kebap, il est délicieux ! Nous sommes venus spécialement pour ça, nous voulons tous la même chose.

Hasan protesta :

– Peut-être que nos invitées ont envie d’autre chose ! Et j’espère que c’est aussi bon que tu le dis.  Le cadre est joli, mais on va voir si l’assiette est à l’avenant. Je veux vraiment que Sema apprécie.

– Tu ne la connais que depuis hier, et voilà que tu nous oublie, mon cher futur marié !

–  Jamais de la vie ! Tu as une place tout à fait à part dans ma vie. Tu as été comme ma mère, grande sœur, et personne ne peut être plus proche de moi ! Que Dieu te garde toujours près de moi !

Entretemps, le repas était arrivé et fut à la hauteur de la réputation de l’établissement.

Nazmiye faisait déjà signe au serveur :

– S’il-vous-plaît ! Avez-vous du künefe[1] ?

– Bien sûr, Madame, impossible de ne pas en avoir !

– Je ne partirai pas sans en avoir mangé ! Puis s’adressant à Gülizar « Ma Dünür[2], je te le recommande, même si nous ne saurons plus marcher en sortant »…

Sema signala qu’elle n’en voulait pas :

– Non, merci.

Hasan insista :

– S’il-te-plaît Sema, prends-en ! Moi aussi j’aime beaucoup le künefe !

– Je ne peux même pas finir cette assiette !

– Laisse le reste alors, et on prend ensemble le dessert.

– Non, je te remercie mais je ne veux pas !

Depuis qu’ils étaient assis à la table, Sema était angoissée. Ce n’était pas parce qu’elle n’aimait pas ce qu’elle mangeait, mais elle était angoissée à l’idée de répandre de la sauce ou du sirop sur la nappe en maniant ses couverts. Le mieux était de ne pas trop s’approcher de la nourriture. Ainsi, elle n’aurait pas l’air de ne pas être à la hauteur des bonnes manières. Finalement elle abandonna la moitié de son kebab. Quand les desserts arrivèrent, Hasan piocha avec sa fourchette un morceau de künefe, pour en donner une bouchée à sa fiancée. Prise de court par ce geste, elle accepta en abaissant modestement la tête.

– Ne sois pas si timide, gloussa Nazmiye. Ce n’est qu’une répétition pour la cérémonie de demain. Tu sais bien que quand vous couperez le gâteau, vous allez vous en donner une bouchée chacun ?

Tout le monde se mit à rire, sauf Sema, embarrassée, qui se réfugia dans ses pensées…

– Bon, maintenant que nous avons fini, on rentre avant que mon mari ne décide de me briser les os !

Hasan la regarda d’un air taquin :

– On prendra le taxi. J’ai l’impression que depuis qu’on est sorti, « Mehmet » ne nous a pas quitté d’une semelle.

– C’est comme ça !  Il est le pilier de mon foyer et celui qui nous apporte de quoi manger. Dieu le bénisse, bien que ce soit une brute.

Le bruit de leurs rires se mélangea aux bruits de la ville. Gülizar redevint sérieuse :

Nous, les humains, avons tous besoin les uns des autres, ma Dünür.  Dans la vie et dans la mort nous avons besoin nos amis. Que Dieu ne nous en prive pas !

Devant le restaurant, Hasan héla un taxi qui passait. En cours de route, comme ils passaient devant un magasin de photos aux abords de la place centrale ombragée de grands arbres, il demanda :

– On est presque arrivé à la maison, est-ce que vous me permettez de faire une photo avec Sema en souvenir de ce jour ?

– Monsieur le chauffeur, arrêtez-vous s’il-vous-plaît ! Hasan, mon fils, bravo !  Dans bien des années vous montrerez cette photo à vos enfants. Qu’en penses-tu ma Dünür ?

– Que ce soit un doux souvenir pour eux-mêmes, surtout !

– Tu as la chance d’avoir une belle-maman pareil, Hasan ! C’est une dame sensée, j’aime bien ses idées.

– Merci ma Dünür ! Vous avez beaucoup de valeur à mes yeux aussi.

Quand le conducteur de taxi se gara au bord du trottoir, Hasan tenta à nouveau sa chance en faisant mine de l’aider à descendre de voiture… mais elle refusa encore.  Ils étaient presque arrivés dans leur quartier et ils n’étaient pas officiellement fiancés encore. Encore une fois, il se dit avec satisfaction qu’elle n’était pas comme les autres filles…

Dans la boutique un monsieur âgé les accueillit avec enthousiasme.

Sema n’avait vraiment pas envie d’une séance de photos, mais elle ne voulait pas contredire sa mère. Le photographe commença à les préparer en leur indiquant comment prendre des poses :

– Restez debout, jeune homme ! Maintenant mettez votre bras sur ses épaules, et tenez sa main, ce sera parfait.

Hasan ne se le fit pas dire deux fois, mais c’était sans compter avec la réticence obstinée de Sema, qui se retira immédiatement à l’étonnement général. Hasan lui dit à l’oreille :

– Sema, demain on sera fiancés !  On fera des centaines de photos… tu ne vas pas rester aussi froide toute ta vie, s’il-te-plaît ! Considère que c’est une manière de s’y préparer… Laisse-toi aller, on ne fait rien de mal.

Elle se calma un peu jusqu’à lui laisser lui tenir la main et même entourer ses épaules. Le photographe continuait avec ses suggestions :

– Jeune-fille, peux-tu détacher tes cheveux ? Défaire tes tresses par exemple, j’y pense seulement maintenant.

Non, elle ne voulait pas !  Elle voulait qu’on en finisse !  Elle fit non de la tête, mais Hasan tenta à nouveau de la convaincre. En vain.

– Si on veut des photos en souvenir de cette journée vaut mieux que je reste comme j’étais en arrivant.

Le photographe insistait avec de nouvelles exigences de poses. Elle avait l’impression d’être un animal savant…

– Un beau sourire pour le photographe, s’il-vous-plaît !

Pas de sourire, courir dehors, en finir avec toutes ces simagrées… c’est tout ce que voulait Sema !

– Bien, les jeunes, j’ai fait ce que j’ai pu ! Dommage que je n’aie pas réussi à faire sourire notre jeune dame. Espérons que vous saurez exprimer plus de joie pour vos fiançailles !

Dans le salon de la boutique, les deux aînées étaient en grande conversation. Gülizar présentait son idée d’endroit pour la cérémonie, qui aurait lieu chez sa voisine d’en face. Sa belle-fille ayant déménagé, on lui avait proposé d’occuper les pièces libérées. Tout allait bon train. À un train d’enfer pour Sema…

Hasan empoigna les paquets et ils reprirent le chemin de la maison à pied cette fois. À l’approche de la maison, Tomi accouru comme une tornade vers Sema.  Hasan recula.

– Sema, ne le laisse pas, il va me mordre !

– Mais non, il n’a jamais mordu personne !

Il refusa de toucher le chien, et cela amusa dans un premier temps Sema. Tomi non plus n’aimait pas Hasan. Est-ce qu’ils étaient juste jaloux l’un de l’autre ? Ou bien était-ce une sorte d’intuition animale ? Sema considérait les chiens comme des animaux particulièrement sensibles et clairvoyants.

Elle attacha son chien. Ensuite, ils installèrent dans le divan, sous la haute vigne. Pas pour longtemps toutefois. Sa mère ordonnait déjà :

– Ma fille, prépare-nous du café bien mousseux et peu sucré, je veux bavarder un peu avec ton promis.

Hasan se mit à écouter sa future belle-mère avec déférence et curiosité.

[1] Le künefe est un dessert turc fait de fromage fondu entre deux couches de cheveux d’ange revenus au beurre. L’ensemble est grillé au four des deux côtés et servi chaud dans un sirop, souvent saupoudré de pistaches, de noix, voire de noix de coco ou de fruits séchés

[2] Nom donné à une future belle-mère.