(é)Prise de parole

(é)Prise de parole

Raconter, dénoncer, imaginer...et passer à l'action

Notre roman de l’été « Les Carnets de Sema »-Partie 5

écrit par Sevim Balkaya

PRÉFACE

L’Histoire de ma vie a commencé quand j’avais à peine 20 jours. A l’époque mes parents vivaient avec mes grands-parents paternels. Quand mon père a été appelé pour son service militaire, ma grand-mère, qui détestait ma mère, a profité de son absence pour nous mettre dehors un jour d’hiver. Ma mère, ne connaissant personne, s’est réfugiée à l’entrée d’un bâtiment, m’enveloppant dans son manteau pour me protéger du froid, mais nous étions gelées toute la nuit. Le lendemain, sur le point de partir vers Urgup où vivait son père, elle se rendit compte que j’avais beaucoup de fièvre et elle m’a emmenée à une sorte de médecin de famille. On m’a transféré d’urgence vers l’hôpital. Je suis restée 15 jours en soins intensif, tout le monde croyait que j’allais mourir… Mon grand-père avait même prévu le tombeau attendant ma dépouille mortelle. Tout ceci était sans compter à quel point j’étais tenace ! Au bout de 15 jours, miraculeusement, j’ai commencé à me réveiller. Mon grand-père est venu pour nous emmener à Urgup où j’ai continué à grandir.

Quand mon père est rentré auprès de nous après son service militaire, il a commencé à travailler dans une usine, mais aussi à me battre parce que je faisais pipi au lit, ce qui a duré jusqu’à mes 12 ans. Ma maîtresse voyait bien que j’étais battue, à cause des bleus sur ma figure.

À l’âge 14 ans, trouvant que j’étais belle et que ça pourrait être une source de problèmes, mes parents m’ont mariée à un garçon qu’on croyait orphelin. Mon mari a pris le relais et commencé à me battre.

J’ai couché sur le papier une histoire de résistance. Je ne suis pas une victime, je suis une révoltée !

Ce n’est pas la soumission qui engendre les violences intrafamiliales et conjugales, mais la plupart du temps le seul fait de manifester une volonté propre, dans un système qui vous impose la soumission. 

J’espère que mon récit inspirera toutes les personnes qui traversent ou infligent des injustices.

Pour les femmes, partout dans le monde, la lutte n’est pas terminée. Elle se diffuse notamment à travers des témoignages, points de départ de changements individuels, collectifs et politiques. Par la sororité et la solidarité entre tous les humains qui rêvent d’un monde meilleur…

La violence n’élève personne, même pas ceux qui l’utilisent, parce qu’on leur a dit que c’était une preuve de force ou la seule marque d’autorité… La force n’est pas où ils la pensent.      

Si mon histoire vous inspire et que vous souhaitez faire un don, vous pouvez verser la somme sur le CCP du Collectif contre les violences familiales et l’exclusion pour soutenir leur combat. 

BE21 0682 2105 0903 – Communication : Don en faveur du CVFE

En 2021, ma maison a été inondée et j’ai tout perdu. 

Pour m’aider, vous pouvez aussi faire un don sur le

BE61 0013 8312 4717 – Communication :  » Merci pour votre histoire »

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                                                                                                            Bonne lecture !      S. B.

« Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde » Mahatma Ghandi

Le texte turc original a été traduit par Hulya Oztoprak & adapté lexicalement par Virginie Godet 

                                                         *

‒ Écoute-moi bien, Hasan, sans me couper la parole !

‒ Je vous écoute …

‒ Nous avons acheté cette maison via la coopérative, nous payons encore, notre situation économique n’est pas brillante. Normalement les fiançailles sont organisées et payées par les parents de la fille. Crois-moi, j’aurais voulu louer une grande salle, mais nous allons nous contenter des pièce vide que notre voisine nous met à disposition. Il y a encore les mets, gâteaux et boissons pour les invités et nous n’avons pas les moyens. Nous avons voulu emprunter mais tout le monde est en difficulté autour de nous et je ne veux pas que Nazmiye Hanim soit au courant. Elle est gentille mais elle parle beaucoup. Est-ce que toi tu peux nous aider ?

Dans la cuisine, Sema avait tout entendu. Elle sentit sa fierté se fissurer. Sa mère aurait pu demander l’aide financière de son grand-père, il avait dit qu’il allait envoyer de l’argent. Mais pas ça !

‒ D’accord, dit Hasan. Je commanderai un beau gâteau de cinq couches, et aussi des sucreries et des boissons. Je n’en parlerai pas à Nazmiye Hanim, je vous le promets ! 

‒ Merci mon fils, que dieu te bénisse !

Sema servit les cafés.

‒ Tu as entendu ma fille ? Hasan s’occupe des gâteaux et sucreries. Ceci reste entre nous.

Sans un mot, Sema retourna à la cuisine, agacée par le comportement de sa mère. Ce n’était pas une chose à faire, elle se sentait humiliée, ses mains tremblaient.

Elle entendit Hasan prendre congé.

‒ Hasan va partir, Sema, viens lui dire au revoir !

‒ Je reviens demain. Sema, le chien est attaché ?

‒ Oui, il l’est.

Sa mère lui chuchota :

– Accompagne-le, le chien est un prétexte, il a des choses à te dire à mon avis.

– Non, mère, laissons-le partir, nous aurons le temps de parler.

Quand elle entendit la porte du jardin se refermer, Sema se lança :

– Comment tu as pu faire une chose pareille ? Demain matin ma grand-mère vient avec de l’argent, il va nous prendre pour des gens intéressés maintenant !

– Qu’il nous prenne pour qui il veut ! Ils croyaient qu’ils allaient s’en sortir avec une robe et une paire de chaussures ?

– C’est un peu tard pour ça non ? Il fallait y penser avant d’accorder ma main ! Vous leur avez dit pourtant que vous ne vouliez rien. Et maintenant tu lui demandes de l’aide financière !

– Ton cerveau ne fonctionne pas pour ces choses-là, tu dis n’importe quoi ! Va à la cuisine, prépare le dîner, dépêche-toi, ton père arrive bientôt, je n’ai pas envie de subir ses caprices.

Alors qu’elle cueillait de la laitue dans le jardin, Sema entendit Vedat et Sedat qui revenaient :

– Enfin, pour une fois vous rentrez avant que je vous appelle ! Lavez-vous et changez de vêtements.

– Quoi, il y a encore des invités pour ta fille ? C’est tous les soirs maintenant ! Qu’elle parte et qu’on nous laisse tranquille enfin !

– Comment tu parles, toi ! C’est ta grande sœur !

– Je rigole Mère, nous n’avons pas compris pourquoi vous avez donné sa main, personne ne nous a demandé notre avis ! Mais je vais m’asseoir quand même sur le coffre de sa dote pour qu’on me paye le pourboire afin que je me lève, pareil pour l’enfermer dans la chambre et garder la clé avant qu’elle quitte la maison ! Je deviendrai riche à ce compte-là

– Regardez ce petit bandit, il pense comment gagner des sous !

Sema, qui les avait rejoints entre temps, lâcha entre ses lèvres :

– Exactement comme toi, chère Mère !

– Tu as dit quelque chose ?

Vedat ne tarda pas à rapporter ce qu’il avait entendu :

– Elle dit que je te ressemble !

– Celle-là, elle aura mes pantoufles volant sur la tête avant de quitter la maison, allez, dispersez-vous, soyez prêts avant l’arrivée du père ! Je n’ai pas le temps de m’occuper de vous !

Avant de retourner à la cuisine Sema voulut savoir si elle devait faire du cake en plus du thé pour les invités :

– Non, qu’on ne les habitue pas, ils n’ont qu’à en amener, n’oublie pas : « maison de fille, maison de caprice ». Tiens, j’ai ramassé les verdures pour la salade.

– Bien, Mère.

– S’ils te demandent quelque chose, dis-leur de me demander, n’oublie-pas. Demain, pour aller chez le coiffeur, qu’il vienne pour t’emmener.

– Je dois aller chez le coiffeur ?

– Bien sûr que tu devras y aller ! Tu pensais garder tes tresses pour ce jour-là ? Ce sont des jours spéciaux, fiançailles, mariages, on ne se marie qu’une seul fois, n’oublie pas !

– Si tu le dis…

– Plus tu leur demandes de dépenser plus ta valeur augmente. Écris cela dans un coin de ta tête.

– Dieu m’en garde, Mère !

Elle ne trouvait rien d’autre à répondre. Elle ne se sentait pas capable de la faire changer d’idées. Elle regrettait vraiment que son grand-père ne soit pas à ses côtés. Il était le seul à la comprendre. Il ne permettrait pas à ce genre de comportement.

À peine avait-elle fini de préparer la salade qu’elle entendit son père entrer par la porte du jardin. Tomi allait sûrement l’accueillir, elle s’attendait à entendre les jappements du chien. C’était leur rituel, son père remplirait la gamelle avec les restes qu’il emmenait de l’usine et il attendrait que le chien finisse son repas, ensuite il saluerait sa famille. Et Gülizar dirait :

– Parfois je suis jalouse de ce chien, il a ta priorité, nous sommes au second plan.

– Bah, c’est normal, il ne peut pas parler pour demander à manger ni à boire, et à vous je donne tout mon salaire et ma vie.

– Oui ça va, arrête, je rigolais !

– C’est ce que tu prétends… Le repas est prêt ?

– Lave-toi les mains, on t’attend…

Cafer Bey remarquant les deux garçons au salon les gronda :

– Eh les voyous ! Je ne vous ai pas dit que vous devriez vous laver avant que j’arrive !

– Mais si, on l’a déjà fait, nous sommes prêts, on vous attend, vous et les invités.

– Qui vient ?

– Nazmiye Tata avec sa famille, ils viennent pour parler des fiançailles.

Ils commencèrent à manger.

– Épouse, on aura des invités tantôt, paraît-il ?

– Oui, on va parler de demain, bien que je me sois arrangée avec Hasan sur plusieurs points.

– C’est bien, j’en ai déjà ma claque au travail à l’usine, j’hocherai la tête en silence en buvant mon thé.

– Oui mon cœur, ne dis rien, laisse-moi faire !

Du vacarme parvint du jardin, c’était la porte métallique qui se refermait. Cafer lâcha sa cuillère :

– Oh là, Épouse ! dis-lui de ne pas essayer toute sa force sur la porte du jardin, on a payé une fortune pour cette porte, un peu de tenue quand même !

Sema était déjà à la porte pour les accueillir.

– Entrez, vous êtes les bienvenus, mes parents sont à l’intérieur.

– Vous étiez en train de manger ?

Gülizar les interpella du salon :

– Ce n’est rien, venez, nous venions de commencer, on va manger ensemble.

– Merci, dünür[i], nous avons déjà mangé ! Le père de la maison boude sur le divan ?

– Je n’ai pas faim !

– Ah bon, ils servent des baklavas et du miel à l’usine ou quoi ? Si c’est le cas on n’est pas courant, Mehmet avait une faim de loup jusqu’à la dernière miette.

– Oui, ma sœur, on y distribue de baklavas et compagnie, on prend une telle force avec ça qu’on démolit les portes.

– Oh là là là, grand frère Cafer, tu m’as bien lancé une pierre sur la tête, tu es fâché avec moi, toi !

– Pourquoi je me fâcherais ? On commande un nouveau portail demain…

– J’ai compris grand frère Cafer, je ne le ferai plus. Viens à table finir ton repas, je me sens coupable.

– Je ne mangerai pas.

– Si tu ne manges pas ton repas, je ne te parlerai plus jamais, j’en mourrai de culpabilité.

Elle se leva et commença à le tirer par le bras, ce qui le fit finalement rire.

– Ça va, ça va, tu me casseras le bras sinon…

Il reprit sa place à table tout en s’adressant à Nazmiye :

– Et maintenant c’est mon tour, viens manger avec nous, sinon vois ma mort !

Mehmet, voyant que personne n’avait l’intention de l’inviter à table :

– Eh bien, que personne ne meure, le repas à l’air délicieux, je veux bien en manger, moi !

– Mais, Mehmet, on vient de manger à la maison !

– Et alors ?

Avec des grands rires ils se réunirent autour du sofra. Gülizar fit signe à sa fille de mettre l’eau à bouillir pour le thé.

– Gülizar Hanim, vous avez dit que pour le lieu de cérémonie vous vous êtes arrangée avec votre voisine, on est sûr de ça ? De mon côté, comme je passais devant, j’ai pris le rendez-vous chez la coiffeuse, comme la fiancée a les cheveux longs, elle veut qu’on y soit déjà à 15h.

– Oui, on fait bien la fête chez la voisine et les jeunes filles du quartier vont nous aider pour faire le service, que Dieu les bénisse !

– J’avais déjà entendu la réputation de votre quartier pour s’entre-aider, c’est extraordinaire.

– C’est vrai. Avec le service fait par les jeunes filles, il ne reste pas grande chose à faire. Toi et moi, nous pourrons accueillir les invités à la porte. Il n’y aura pas grand monde. Les lieux étant petits, on n’a invité que quelque personne de la famille.

– Eh bien, sachant que l’espace est limité, on n’a pas non plus prévenu grand monde. Les autres viendront pour le mariage. Avec Hasan, nous avons préparé les petits sachets de bonbons de mariage.

– Vous avez bien fait, je serai vraiment soulagée dès que nous aurons passé ces deux jours avec réussite !

– On y arrivera, c’est une question de quelques heures. Eh bien on va vous laisser, merci pour le thé, Hasan attend nos nouvelles…

 

[i] Co-belle-mère, faiseuse de mariage en turc azéri.

                                                         *

                                                         *

– Bon retour, alors ! Je vais passer chez la voisine Nezihe, pour voir un peu comment on s’organise avec l’espace demain soir.

Nazmiye et Mehmet partirent et Cafer boucha ses oreilles pour un éventuel claquement de la porte qui n’arriva pas :

– Épouse, il fallait leur faire la remarque. Tu m’en as empêché, je n’aurais pas dû t’écouter.

– A partir de maintenant notre fille fait partie de leur famille, je ne voulais pas créer une embrouille et qu’elle en subisse les conséquences, comprends-tu ?

– Sema, fais-nous un café fort avant de partir avec ta mère. Organisez-vous un maximum ce soir, avant l’arrivée de ta grand-mère.

– Non, reste, ma fille, rince plutôt les verres et essuie-les bien avant de les porter pour le service de demain soir, je n’ai pas envie qu’on fasse des remarques.

– Oh là là, vous, les femmes ! Alors, d’accord, je me tais.

Quand Gülizar quitta la maison, il faisait bien noir mais grâce à la lumière des réverbères et la présence de quelques passants, elle traversa la rue sans angoisse. Nezihe l’avait aperçue de son balcon, elle l’attendait déjà à la porte avec son grand sourire :

– Entre ! il y a aussi Feride et sa fille qui viennent nous aider tout à l’heure, et d’autres voisines ont amené des verres supplémentaires. J’ai aussi demandé des cezve[i] pour les cafés, on en fera pas mal.

– Tu as bien fait, je n’avais pensé à ça !

– C’est ta première fois ! Moi, j’ai déjà deux enfants mariés, j’ai de l’expérience.

– C’est vrai, grâce à toi, pour les fêtes suivantes j’aurai plus d’expérience, je ne te remercierai jamais assez !

– C’est de bon cœur, à charge de revanche, c’est ainsi le voisinage. Ce qui m’attriste c’est que Sema est très jeune encore, feu mon mari et moi l’appréciions beaucoup, que dieu soit à ses côtés !

– Je pensais aussi qu’elle était petite pour se marier, mais mon père qui arrivait d’Ürgüp ce jour-là en a décidé autrement.

– Pourtant ton père est quelqu’un de sensé et éduqué, c’est un sage homme.

– Nous sommes trois sœurs et toutes les trois avons souffert de nos relations avec nos belles-mères. Le garçon n’a pas des parents, il est diplômé, il a un travail…

– Que tout aille bien alors…

– C’est gentil, ma voisine. Tiens, on entend des bruits. Si c’est bien l’aide que nous attendons, on va vite avancer ce soir.

C’était bien Feride et sa fille Leyla, les bras chargés de paquets. Feride Hanim pesait près de cent kilos, elle était essoufflée, elle abandonna ses paquets au sol avant de s’affaler sur le canapé. Sa fille Leyla était menue, jeune, fraîchement divorcée, avait des cheveux et yeux noirs, des sourcils bien dessinés, tout le monde l’appréciait dans le quartier. Elle s’était mariée jeune et avait gagné l’Allemagne avec son mari. Ils avaient eu deux enfants. Là-bas, elle avait subi la violence de son mari et de sa belle-mère. Après son divorce, elle était retournée en Turquie, chez sa mère. Les fiançailles de Sema la rendaient à la fois heureuse et triste. Sema les rejoignit quelques minutes après leur arrivée. Feride s’exclama :

– Tu es pressée comme Leyla pour te marier !

Cette remarque fit perdre son calme à Leyla :

– Quoi Mère ? C’est moi qui étais pressée pour me marier ? Ou bien c’est toi qui avais déjà décidé à ma place et sans pitié qu’en Allemagne j’aurais une vie de riche ? Tu peux l’expliquer au moins maintenant, ça vaut mieux tard que jamais, vas-y !

Feride se redressa :

– Tu as raison, je voulais que tu aies une belle vie, je ne pouvais pas imaginer ce qui t’est arrivé, je ne suis pas une voyante ! Ne crie pas comme une folle, tu m’énerves. Ton cas aurait pu servir comme mauvais exemple pour les parents de jeunes filles mais apparemment, non. Qui vivra verra !

– Ma voisine, ne dis pas ça en me regardant, dit Gülizar, ça m’angoisse !

– Ma fille a accouché à quatorze ans, elle pleure tous les jours de ce qu’elle a vécu, tu ne vois pas ça comme un exemple et tu suis le même chemin.

Nezihe Hanim intervint pour les calmer :

– Demain il y a les fiançailles, un peu de calme ! Allez, levez-vous, chacune à ses affaires.

Tout le monde se tut. Soudain on sonna, ce qui eut un effet « sauvées par le gong ». Sema s’encourut vers la porte. Les autres filles du quartier étaient venues avec un sourire espiègle aux lèvres :

– Bienvenues copines ! Heureusement que vous êtes là, il y a tellement des choses à faire ! Nezihe Tata va faire une distribution de travail pour chacune.

Nezihe les accueillit avec joie :

– Écoutez-moi bien, les filles ! Je vais vous donner à chacune une tâche demain, je ne veux pas d’erreur. Fatma et Gülseren, vous êtes chargées de faire le café turc pour les vieux invités, Nejla va servir le $erbet, l’eau sucrée et parfumée, Asli et Firuze vous servirez les fruits sec, Kamuran et Nuray les gâteaux. Est-ce bien clair pour tout le monde ?

‒ Asli fait mieux que moi le café turc, on peut échanger nos places ? », demanda Gülseren

‒ Vous pouvez changer selon ce que vous faites le mieux. Pensez à vous habiller un peu mieux que maintenant.

Nejla jeta un coup d’œil à Fatma et dit en gloussant :

‒ Nous sommes toutes plus jeunes que Fatma, elle ferait mieux de suivre ce conseil, on ne sait jamais, peut-être qu’elle aura des prétendants !

Fatma était une jeune fille blonde aux yeux verts, timide et réservée. Elle s’entendait bien avec Sema. Elle devint toute rouge entendant cela. Nezihe Hanim prit sa défense :

‒ Nejla ! Qu’est-ce que tu peux être cassante, parfois ! Il n’y a pas mal à se marier tard, c’est ce que j’ai fait aussi, attendre la bonne personne. Va t’occuper de tes affaires, toi !

Gülizar les rejoignit avec ses conseils pour le lendemain :

‒ Les filles, je compte sur vous demain ! De mon côté, je vais m’occuper de la famille qui vient de loin, ma mère, ma sœur, ma tante et sa belle-fille, faites en sorte que tout roule pour le service !

‒ Tu veux qu’on fasse les feuilles de vignes farcies ?

‒ Non, ma Nezihe Hanim, c’est trop de travail !

‒ Mais non, on est là pour chacune, ainsi quand je serai plus vieille Sema va s’occuper de moi en retour.

Feride arriva en ajustant son shalwar, un pantalon bouffant :

‒ N’espère pas, elles seront loin de nous quand nous serons vieilles ! Il n’y a que nous-mêmes, les voisines, pour nous occuper l’une de l’autre.

‒ Espérons que nous n’aurons besoin de personnes dans la vie, amen !

‒ Qui va présenter les bagues demain soir ?

‒ Le fils de ma tante, il est ingénieur, il parle bien, il n’est pas divorcé, dans la famille c’est toujours lui qui remet les bagues de fiançailles, c’est comme une tradition.

‒ C’est bien quelqu’un qui sait parler devant les gens, c’est important pour une journée qu’on va garder en mémoire. Sa femme est enseignante, non ?

‒ Oui, elle enseigne l’éducation physique.

‒ Maasallah, que c’est bien une femme qui travaille et gagne sa vie.

Feride baîlla à côté d’elles, la journée devenait longue pour toutes :

‒ Nous allons rentrer, depuis le matin on s’est affairées à la maison aussi. Chacune sait ce qu’elle a à faire, demain on se retrouve ici, on emmène les gâteaux secs et on préparera la limonade ici.

Nezihe Hanim approuva d’un hochement de tête en jetant un coup d’œil à Gülizar :

‒ Attendons que le soleil se lève, tout ira mieux, comme disent les anciens sages ! Qu’ils reposent en paix ! On se disperse, bonne nuit à toutes ! Et toi, jeune future mariée, va te reposer pour avoir une peu plus de sourire demain, sinon personne ne viendra à ton mariage si tu fais la tête comme ça !

Sur ces paroles il y eut une explosion de rire dans la pièce et chacune repartit chez elles. Quand Sema et sa mère arrivèrent à la maison, la première dit à Gülizar qu’elle n’avait pas de sommeil et souhaitait rester un peu dans le jardin :

‒ Non ma fille, au lit ! Tout le monde dort, je dois fermer la porte à clé avant de me coucher, ne me mets pas ton père à dos.

‒ Mère, je peux te parler cinq minutes s’il-te-plaît ?

‒ De quoi veux-tu parler la veille de tes fiançailles ?

‒ J’ai essayé te le dire il y a quelques jours, mais tu ne m’as pas écoutée, tu t’es fâchée, tu m’as crié dessus… Écoute-moi une dernière fois au moins ! Je veux continuer mes études mère, plus que tout au monde.

‒ Jusqu’où vas-tu étudier ? On n’a pas les moyens. Avec ce garçon sans famille, tu auras tout ce qu’il possède, tu auras une vie confortable.

‒ Je n’ai rien à faire de cette possession, je sens que je ne m’entendrai pas bien avec lui, je crois qu’il est un coureur de jupons aussi.

‒ Tout les hommes sont un peu comme ça !

‒ Ce n’est pas vrai, mon père n’est comme ça ! Je te dis qu’on ne s’entendra pas avec lui, c’est clair ! Nous n’avons pas les mêmes intérêts, aide-moi Mère !

‒ On a déjà fait l’annonce, ça devient une question d’honneur à partir de maintenant, ne nous cherche pas des misères, je te garantis qu’il est quelqu’un de bien !

‒ Tu parles comme si c’était toi qui vas vivre avec lui ! Je veux mon école, je veux mes livres, je veux étudier pour être médecin, c’était mon but, pourquoi vous avez décidé à ma place ?

‒ Dis ça à ton grand-père, c’est lui qui a pris la décision !

‒ Tu as donné ton accord aussi, parce qu’il a de l’argent, comme si tu le connaissais depuis longtemps ! Va savoir si ton amie disait vrai !

‒ Mon amie étudie le Coran. Celle qui suit le chemin d’Allah ne ment pas !

‒ Tu sais aussi bien que moi qu’il y a plein de gens qui se réfugient derrière le Coran, Mère, tu verras.

‒ Vas dormir, n’invente pas des choses, tu m’énerves !  Notre parole est un contrat. Bonne nuit !

Sema regarda le ciel. Comme si elles avaient senti sa détresse, les étoiles ne brillaient pas, la lune ne souriait pas plus. Ses larmes coulèrent. Dans sa chambre, toujours bien éclairée par le réverbère, elle avait envie d’ouvrir un livre, mais avait peur que son père la découvre à lire et la batte. Elle s’efforça de dormir en faisant ses prières. Ses paupières se fermèrent doucement, malgré sa tête bien encombrée…

 

[i] Le cezve est un récipient conçu spécialement pour faire du café turc.